• 0023 à 79 : Monocéros, carcazonon, kardandan... (Indes, Perse)

    23 à 79 : Monocéros, carcazonon, kardandan... (Indes, Perse)

    monocéros de Cosmas - Bruno Faidutti 1996

    Pline l'Ancien est le premier à décrire le monocéros. « Les Indes produisent des bœufs qui ont le pied tout d'une pièce, et qui n'ont qu'une seule corne ». Le commentateur du texte suggère qu'il s'agit du rhinocéros. Puis, plus loin, toujours en Indes : « Ils donnent aussi la chasse à une bête féroce très dangereuse, qui est monocéros, c'est-à-dire qui n'a qu'une corne. Son corps ressemble à celui du cheval, sa tête à celle du cerf, ses pieds à ceux de l'éléphant, sa queue à celle du sanglier. Son mugissement est d'un ton grave. Il lui sort au milieu du front une seule corne de deux coudées d'éminence. Ils assurent qu'on ne peut prendre cette bête en vie. » D'après le commentateur il s'agit là de la « véritable » licorne. [Pline l'Ancien, 1781] Plus que grave, son cri est parfois décrit comme discordant, notamment par Elian. [Chris Lavers, 2009] Le monocéros de Pline est décrit dans de nombreux ouvrages. [François-Alexandre Aubert de La Chesnaye-Desbois, 1759][John Timbs, 1869]

    Le karkadan est une créature féroce, et aucun autre animal ne s'en approche – sauf la tourterelle (souvent improprement traduite en colombe) pour laquelle le karkadan éprouve une forte fascination. Une légende perse raconte qu'un karkadan dormait sous un arbre à camphre lorsqu'un éléphant, attiré lui aussi par la plante, s'est approché à son tour. Les deux créatures s'affrontèrent, et le karkadan empala l'éléphant sur sa corne. Épuisé par le combat, il s'effondra sous la carcasse de son adversaire ; un gigantesque oiseau-roc en profita pour les emporter tous deux, éléphant et karkadan. [Nancy Hathaway, 1980]

    Une autre légende arabe parle d'un chasseur qui se serait retrouvé empalé par le karkadan et promené sur l'animal jusqu'au moment où il pût récupérer son couteau de chasse à l'aide de son frère, et tuer la bête. Cette même légende est racontée au sujet de l'oryx d'Arabie. [Nancy Hathaway, 1980] [Anthony Shephered, 1965]

     

    En 831, un géographe arabe, Wahab, décrit ainsi le Kardandan des Indes : « cette créature a au front une corne marquée d'une tache ronde avec l'image d'hommes, de paons, de poissons… Cet animal est plus petit que l'éléphant, et il ressemble à un buffle depuis le col jusqu'aux extrémités inférieures. Leurs sabots n'ont aucune fente et ils sont tout d'une pièce des pieds à l'épaule. Les cornes ornées se vendent chez les Chinois deux ou trois cent pièces d'or. »[William Desborough Cooley et al., 1841]

    Les observations du monocéros continuent en 1419 lorsque Mirza-Shah-Rokh, roi de Perse, envoie des émissaires en Chine. Dans le désert de Cobi (Gobi) en Mongolie, ils observent des sortes de bœufs, « gau cottah, (qui) sont très-grands et si forts qu'ils peuvent aisément d'un coup de corne lancer en l'air un homme avec son cheval. »[William Desborough Cooley et al., 1841]

    Ambroise Paré rapportant les descriptions de Marco Polo, donne à la « licorne » de ce dernier l'apparence du monocéros de Pline, avec sa corne noire de deux coudées de long, située au milieu du front, et sa taille proche de celle de l'éléphant. La corne de cette créature était très prisée pour en faire des arcs.

    Ulysse Aldrovandi (1522-1607) dans son Histoire naturelle des quadrupèdes fut, semble-t-il, le premier, au début du XVIIème siècle, à soupçonner que Marco Polo décrit le rhinocéros: « Quant au monocéros de Paul de Venise (Marco Polo), je pense que personne ne pourra me reprocher d’y voir un rhinocéros. En effet, ils se ressemblent assez, d’après les marques qu’il en donne: sa taille proche de celle de l’éléphant, bien sûr, mais aussi sa laideur, sa lenteur, et sa tête porcine, caractéristiques qui décrivent bien le rhinocéros. » [Bruno Faidutti, 1996]

    Elian décrit la licorne de cette façon : « la Licorne se trouve en quelques montagnes inaccessibles des Indes, l'on compare sa grandeur à celle d'un cheval, lors qu'il est en sa perfection : son crinfrin & son poil est rougeatre : elle est prompte é legere, & les doigts de ses pieds ne sont point separez de mesme que ceux des Elephants : sa queuë est comme celle d'un sanglier, & elle a une seule corne entre les sourcils, laquelle corne est noirastre & espaisse ayant certaine rayes naturelles : ceste corne finit en une pointe fort aguë. Cest animal est doux à toutes les autres bestes, excepté à sa propre espece contre laquelle on la void combattre perpetuellement soit masle, soit femelle. »[Jacques Doublet, 1625] Cela rappelle le comportement du chiru, chez qui mâles et femelles ne s'associent que lors du rut, saison à laquelle les mâles deviennent agressifs au point de parfois s'entre-tuer. [Chris Lavers, 2009]

    monocéros de Pline - Bruno Faidutti 1996

    Pourtant dès 1727 il est remarqué que le terme « monocéros » « est commun à plusieurs sortes d'animaux qui n'ont qu'une corne. Il y a des poissons, des oiseaux, & même des reptiles, à qui le nom de monocéros appartient. On le donne particulièrement à la licorne. »[Antoine Furetière, 1727]

    La description du monocéros continue de s'embellir en 1779 : « il a la tête d'un cerf, le corps d'un cheval, et le pied d'un éléphant ; son poil est court, et d'une couleur brun sombre ; et il est tellement rapide, que nul ne peut le rattraper ; et si féroce, qu'il est l'ennemi de tous les autres animaux ; il n'a qu'une seule corne, qui pousse au milieu de son front, et qui fait à peu près cinq palmes de long ; cette corne est suffisamment forte pour percer, déchirer, ou éventrer tout ce qu'il attaque ; et le courage et l'audace de cette créature sont telles, que nul ne peut le prendre vivant. » La même source cite ensuite les Arabes : « La femelle, (disent-ils) comme l'éléphant, porte son petit pendant sept ans ; et lorsque le moment de la mise bas approche, le petit sort sa tête pour manger les vertes branches des arbres, et rentre à nouveau la tête dans le ventre de sa mère. Il se nourrit, une fois adulte, comme le bœuf ou le chameau, d'herbe, et il rumine. Il vit jusqu'à un âge prodigieux, et il nourrit une colère noire à l'encontre de l'éléphant et de l'homme. Dans le train arrière de ce dernier il enfonce sa corne avec une violence inconcevable, et l'ayant enfoncée aussi profond que son front le permet, l'éléphant tombe, et la licorne avec, étant incapable de dégager son arme, et tous deux périssent ensemble. Sa vitesse et son courage le préservent de tous les dangers. »[The Lady's Magazine, 1779]

    Un dictionnaire de 1783 suggère que rheem, monocéros, rhinocéros et licorne sont la même créature.[Augustin Calmet, 1783] D'autres en 1829 rétorquent que le Monocéros ayant la tête d'un cerf, il ne peut pas être le rhinocéros. Il ne peut pas non plus être l'âne indique, car ce dernier est plus gros avec une corne rayée.[M. Malte-Brun, 1829] Dès 1837, le Monocéros de Pline est parfois confondu avec le narval.[Franc̜ois Victor Mérat de Vaumartoise, Adrien Jacques de Lens, 1837]

    1845 : Il semblerait qu'une ancienne religion des Perses placerait la licorne à la tête du règne des animaux purs, la manticore étant à la tête du règne des animaux impurs.[Louis Ferdinand Alfred Maury, 1843] Cette information rappelle la kirin, qui dirige les animaux quadrupèdes dans les mythes chinois et japonais.

    1856 : « Le monocéro, avec les allures du cheval, portait une corne de plus d'un mètre de longueur »[Louis Pierre F. Adolphe Chesnel, marquis de la Charbouclais, 1856] Pour cette description, il y a confusion avec le monocéros, les licornes équines, et la défense du narval.

    1860 : Le monocéros est, avec l'oryx et l'âne des Indes, l'une des trois espèces de licornes d'après les anciens naturalistes. « il nous paraît très-probable que le monocéros proprement dit […] n'est qu'un être fictif, créé sur des histoires incomplètes, rapportées tantôt de l'Inde, tantôt d'Égypte, et dans lequel dominent, suivant le caprice du naturaliste, tantôt les caractères zoologiques de l'antilope et tantôt ceux du rhinocéros : voilà pourquoi le monocéros de Pline a la forme générale et la tête d'un cerf, la grandeur d'un cheval, le pied d'un éléphant, la queue d'un sanglier, et une corne droite et longue de deux coudées implantée au milieu de l'os frontal. »[William Duckett (fils), 1860]

    La version d'Elian reportée en 1862 a changé par rapport à celle de 1625. La crinière est de poils laineux et jaunâtres, les mâles tuent les femelles sauf en-dehors de la période de reproduction. « it is the size of a full-grown horse, with a mane and yellow wholly hair, of extreme swiftness, with feet like the elephant and and the tail of a wild boar ; it lives peacably with other animals, but quarrels with those of its own kind, the males even destroying the females, excepting at the breeding-season, at which time the animals are gregarious, but at other times they live in solitude in barren tracts. »[Rev. W. Haughton, 1862]

    Un recueil de 1886 rassemble des textes d'époques antérieures. Là encore on retrouve la même description du monocéros : « La licorne, seigneurs, est une beste tres cruelle qui ha le corps grant et gros, en fasson d'un cheval. Sa deffence est d'une corne grant et longue de demye toise, si pointue et si dure qu'il n'est riens qui par elle n'en soit perce, quand la licorne les ataint à-toute sa vertu. (…) La licorne est grant et grosse comme ung cheval, mais plus courtes jambes. Elle est de coulleur tanee. Il est troy manieres de ces bestes cy nommees licornes. Aucunes ont corps de cheval et teste de cerf et queuhe de sanglier, et si ont cornes noires, plus brunes que les autres. Ceulx-ci ont la corne de deux couldees de long. Aucuns ne nomment pas ces licornes dont nous venons de parler licornes, mais monoceros ou monoceron. »[Jules Berger de Xivrey, 1886]

    Karkadann - Caroutch 1997

    D'un point de vue étymologique, les Perses appellent cette créature « carcazonon » (« kardandan » en Perse moderne ((communication personnelle d'une femme originaire de Perse)) ), c'est à rapprocher de l'arabe « kerkedam » qui signifierait « rhinocéros » (en fait, al-Krkdn d'après Google Translate).[François-Alexandre Aubert de La Chesnaye-Desbois, 1759] Pour Elian, le cartazon perse était le rhinocéros qu'il pouvait voir dans les cirques de Rome. [Odell Shepard, 1930] Kartajan signifie « seigneur du désert » ou « maître des terres sauvages ». [Yvonne Caroutch, 1997] Le monocéros est donc bien un rhinocéros. Ce fait a été suggéré dès 1823 mais à cette époque le Monocéros était toujours décrit comme un âne unicorne.[Bory de Saint-Vincent, 1823]

     

    La description rappelant le rhinocéros préhistorique Elasmotherium, certains avancent que l'espèce ait pu survivre jusqu'à des temps historiques, bien qu'il n'existe aucune preuve matérielle de ce fait. Son aire de répartition était l'Asie. Son comportement, sa corne et sa voix rappellent pourtant le chiru [Chris Lavers, 2009] et certaines légendes se recoupent avec des légendes au sujet de l'oryx d'Arabie. [Nancy Hathaway, 1980][Anthony Shephered, 1965]


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