• 2014-08-06 Le bonheur d'être soi

    Le bonheur d'être soi

    Le bonheur d'être soi est un livre de Moussa Nabati, primé par Psychologies Magazine. Et malgré tous les bons commentaires qu'il a reçu, je l'ai trouvé tout simplement… honteux.

    Tout commence de manière à ferrer le lecteur : des considérations justes au sujet de la dépression précoce qui commence dans l'enfance, et ses répercussions à l'âge adulte. Mais ce n'est qu'une accroche et ça ne dure que durant l'introduction. Pas besoin de lire plus car le reste n'est qu'une répétition ad nauseam des quelques passages intéressants, le tout teinté d'homophobie et de misogynie allant de pire en pire au fur et à mesure du livre. D'un autre côté, l'auteur a écrit entre autres "la Bible sur le divan" et "la Bible, une parole moderne" donc, à quoi vous attendiez-vous ?

    Les antidépresseurs sont taxés de "publicité et médecine commerciale", et tous les médicaments psychotropes sont diabolisés, sans aucun égard envers les vies qu'ils ont sauvées ou stabilisées tandis que les "rituels mélancoliformes" servant à rendre les gens malheureux en masse, ont pour fonction de "sauver l'esprit" ! C'est le monde à l'envers ! Mais le lecteur a été happé par une introduction bien tournée et il continue d'avaler tout ce que l'auteur lui sert, acquiesçant joyeusement, ouiouioui, le masochisme religieux va me sauver et m'apporter le bonheur ! Puisqu'il est religieux ce masochisme est forcément salvateur !

    Le Mal est salvateur, d'après l'auteur. "prendre conscience de ces forces négatives dans le but non pas de s'acharner à les éliminer [...] mais de les respecter". La liberté est réprimée au nom de la sacralisation des lois, non pas des lois sociales qui permettent de vivre en société et sont jugées trop laxistes, mais des lois religieuses réglementant chaque aspect de la vie de manière codifiée, étroite, programmée, comme des rails desquels il ne faut pas s'écarter. "en intégrant la loi [religieuse] je parviens à me désaliéner".

    Les douleurs de la dépression sont minimisées en une phrase absolument inadmissible indiquant que seule "une douleur qui n'est pas supportée devient insupportable". Et donc, il suffit de supporter sa douleur pour aussitôt se sentir mieux. Après tout, on se plaint pour pas grand-chose, n'est-ce pas ? C'est ce que le livre soutient à-travers ses exemples de "dépression" à cause de "je n'ai pas eu assez de jouets" ou de "mes parents ont divorcé". Aucun regard pour les enfants maltraités, violés, témoins de meurtres, issus de familles toxicomanes ou alcooliques. Non, la seule dépression du livre, c'est celle causée par le "j'ai pas eu ce qu'il y a dans la pub". Et oui, ces frustrations normales sont nommées dépression. Je ne sais pas ce qu'on appelle ce que vivent les enfants maltraités qui tentent de se suicider avant la puberté. Dépression au carré ? Dépression au cube ? Mensonge de la télé ? Sans doute cette dernière proposition, à en juger par la suite du livre.

    Après tout, "lutter contre sa dépression infantile précoce" c'est "investir une grande part de son énergie pour supprimer le décalage entre son rêve et la réalité". Fichtre, l'auteur va finir par réussir à me faire croire que pour devenir heureux, je dois volontairement me rendre malheureux en suivant les lois masochistes de la religion ! Mais juste après l'auteur dit qu'il faut "se laisser porter par le désir et non pas par le besoin". Sur quel pied doit-on danser, au final ? Et bien, c'est simple : "le but de la vie n'est pas de trouver le bonheur".

    L'identité est développée dans un chapitre entier, chapitre qui explique que l'identité doit se restreindre au corps. Interdiction d'être transgenre, pas hétéro, ou tout simplement d'avoir une identification différente de l'aspect de son propre corps. Le corps devient une prison de laquelle nous n'avons pas le droit de nous échapper, une prison qui nous définit dès notre naissance. Né.e handicapé.e, tu resteras handicapé.e et devras te considérer comme tel.le toute ta vie. Né.e homme ou femme, interdiction de te ressentir différemment. Ta peau est blanche ? Le reggae t'es interdit. Ta peau est noire ? Tu es forcé.e au contraire d'aimer le reggae. Tu es fertile ? Tu auras des enfants, c'est obligatoire. Interdiction de choisir. Saint Moussa Nabati te l'ordonne, sans doute de par le Saint pouvoir de la Bible.

    "Le bonheur c'est [de] la paille" Etrange, dans un livre prétendant expliquer aux gens comment trouver le bonheur !

    D'une société qui à l'heure actuelle demande de plus en plus aux gens d'être indépendants et différenciés des autres, à l'heure du mariage pour tous, de la reconnaissance des communautés trans* et LGBT, à l'heure de l'émergence de nombreuses sous-cultures comme le steampunk ou le furry, voilà ce que Moussa Nabati dit de notre société : "Tous les pans quotidiens de notre existence se voient gangrenés insidieusement par le virus de l'homogénéité, de l'uniformité, de la mêmeté, qu'il s'agisse des sexes, des âges, des corps, des vêtements, des voitures, des maisons, des objets, des aliments, mais aussi, [...] des façons de désirer et des pensées"

    Voilà le coeur du problème. La société actuelle prône l'égalité des droits et des valeurs entre les individus, mais aussi, que tout le monde a le droit d'avoir le même potentiel d'accéder aux conforts matériels, que la mode ne sépare plus strictement les genres et les âges, qu'il est possible de se procurer non seulement des produits alimentaires locaux mais aussi des produits exotiques, voilà, voilà ce qui dérange Moussa Nabati. Voilà la misogynie et l'homophobie qui pointent le bout de leur nez. Oh là là, méchante société actuelle qui donne le droit de vote aux femmes, méchante société actuelle qui ne force plus les veuves à se vêtir strictement de noir, méchante société actuelle qui nous offre des conforts à tous et non pas seulement aux 1% les plus riches, des dirigeants bien entendu de droit divin.

    Les lois sociales évidentes interdisant le vol, le meurtre, l'inceste, ces lois qui perdurent dans nos sociétés modernes, sont toujours en vogue dans nos sociétés "modernes" et le seront toujours. Mais pour appuyer son discours, Moussa Nabati prétend que ces lois n'existent plus ! Je trouve cela immonde. Il n'y a jamais eu autant de lois protégeant les enfants de l'inceste, pour ne citer que cela, et l'auteur ose, ose, prétendre que la société moderne cherche à dissiper cet interdit ! L'auteur ose prétendre que la religion est la seule loi permettant cet interdit ! Alors que dans les siècles passés, cette même religion en dirigeant nos sociétés mettait les enfants à la merci de leurs parents, alors qu'à l'heure actuelle les prêtres catholiques, sous couvert de l'église, continuent de violer des enfants, l'auteur prétend que la société actuelle favorise et encourage l'inceste et que seule la religion peut l'empêcher. Moi je crie, HYPOCRISIE ! Moi je crie, MENSONGE ! Moi je crie, DIFFAMATION !

    "Les sociétés industrialisées [...] ne sont pas les mieux placées pour soutenir et promouvoir la fonction nécessaire de la différenciation" Moi qui suis une licorne - on ne peut pas faire plus différent d'un être humain - je rigole en lisant ça. Je suis un pur produit d'une société industrialisée. Je suis un pur produit d'une société moderne. Je suis un pur produit de cette société d' "homogénéisation de sexe" comme dit Moussa Nabati. Et je sais à quel point je suis différent. Je sais où commence moi et où commencent les autres. Je sais pourquoi je suis ce que je suis. Cette société industrialisée, diabolisée par l'auteur, a fait de moi un être différencié. Et c'est entre autres sous couvert de religion que l'indifférenciation a essayé de m'être imposée. Cherchez l'erreur…

    Encore une fois les psychotropes sont diabolisés, mais maintenant que le lecteur est bien ferré, l'auteur peut s'en donner à coeur joie. Les psychotropes "anesthésient la pensée" "empêchent de se poser des questions" et étouffent "la souffrance qu'on refuse de prendre en charge". L'auteur sait-il seulement ce que c'est que d'être en dépression ? De ne pas réussir à penser à autre chose, à ressentir autre chose, que la souffrance ? L'auteur sait-il le soulagement de faire taire cette putain de dépression pour pouvoir enfin réfléchir et tenter de s'en sortir, enfin comprendre ce qui cloche et comment y remédier. Bien dosés, les psychotropes sont la béquille qui permet de se relever. Les diaboliser, c'est condamner des centaines de personnes dépressives au suicide. Bel esprit, Moussa Nabati.

    Les schizophrènes sont traités d' "aliénés", ni plus ni moins, à cause de l' "absence d'une image de son corps". Encore une fois, Moussa Nabati réduit l'identité au corps physique et foule aux pieds la dignité des gens. Les jeux actuels entre enfants comme le "jeu du foulard" sont définis comme une recherche de risque, alors qu'au contraire, les études montrent que ces jeux se développent parce que les enfants n'ont PAS conscience du risque associé ! L'auteur a-t-il seulement fait des études de psychologique ? Non, les jeunes d'aujourd'hui ne brisent pas plus les règles que les jeunes d'hier. Non, la société actuelle n'est pas mauvaise, elle est juste différente de celle d'hier. Son seul "péché" est de communiquer.

    Voilà, le poisson a avalé l'hameçon. L'auteur peut commencer à insulter ouvertement les homosexuels et les femmes, condamnant les premiers à l'hétérosexualité et les secondes, au rôle de reproductrices laveuses de vaisselle. Page 176 (édition Le Livre de Poche), la "fête" commence. Page 203, on atteint le paroxysme. L'euthanasie en prend un coup ainsi que l'avortement, les piercings, les tatouages, le don d'organe, la "sexualité marginale" (vu le contexte du reste du livre ça veut dire 'tout ce qui n'est PAS pénis dans vagin') et la contraception. Je ne vous ferai pas l'audace de citations entières, ou plutôt, je ne me ferai pas la torture de relire ces passages qui m'ont fait vomir la première fois que j'ai posé les yeux dessus.

    Oui, vous avez bien lu, Moussa Nabati est contre le don d'organe, après avoir été contre les médicaments psychotropes. Moussa Nabati prône l'arrêt de la procréation médicalement assistée, de la contraception et de l'avortement. Et ce même Moussa Nabati, pour ce texte exact, il a reçu un prix de Psychologie Magazine. Oui, page 214, le "psychologue" Moussa Nabati prétend que l'homme et la femme diffèrent dans leur comportement non pas de par leur éducation culturelle, mais de par leur biologie. Pour Moussa Nabati, les femmes et les hommes sont génétiquement programmés, les premiers pour faire la guerre et les secondes pour faire la vaisselle, et toute tentative de briser ce schéma est contraire à l'ordre de Dieu !

    Page 221, les femmes en quête d'égalité de droits avec les hommes sont traitées de "perverses". Page 222 et 223, les féministes s'en prennent dans les dents dans leur lutte contre la domination patriarcale (mise entre guillemets par l'auteur car… illusoire d'après lui !) et sont renvoyées froidement à la cuisine et aux couches. Les divorces sont retirés du contexte actuel qui les a légalisés, et mis sur le dos des féministes, diabolisées au passage. "L'émancipation économique et sociale de la femme a cultivé, comme effet pervers, le rétrécissement du champ de son autonomie psychique". Sous-entendu, quand les femmes étaient soumises à leur mari, elles étaient libres, les bougresses ! Mais pourquoi diable ont-elles demandé le droit de vote ?

    …Peut être simplement parce que NON, elles n'étaient PAS libres avant ! Mais après tout, "L'amour et la sexualité ne suffisent pas à bâtir un couple" alors, pourquoi s'en faire ? On n'est plus à une humiliation près, à un mensonge près. Puisque, page 224, les jeux sexuels comme l'échangisme et le sadomasochisme, la pornographie qui existe depuis la nuit des temps, sont mis au même niveau que le viol, l'inceste et la pédophilie. Oui monsieur, oui madame, une fessée au lit pour jouer, c'est aussi grave que de violer votre propre enfant, Moussa Nabati l'a dit. Et puis la violence conjugale est une conséquence de l'absence de religion dans le couple (page 225) et uniquement ça. C'est pas comme si pendant des siècles de "bonne religion" les femmes ont été battues comme plâtre par leurs maris, hein ! Moussa Nabati n'est pas historien, il est mieux que ça, il est le nouveau prophète. S'il dit que c'est l'absence de religion qui cause la violence conjugale, c'est qu'il a forcément raison.

    Page 243, l'homophobie quitte les sous-entendus. Il est nécessaire pour être heureux "d'accéder à la maturité [...] en habitant un corps d'homme ou de femme, désirant l'autre sexe et désiré par lui". Page 254, l'égalité de droit entre homme est femme est traité de "toute-puissance matriarcale". Ca sent le complexe d'infériorité, non ? N'y aurait-il pas en Moussa Nabati un petit garçon castré et homosexuel refoulé ?

    Page 278-279, les femmes ayant une vie professionnelle sont méprisée comme "idéalisant la réussite sociale" au détriment du "tiers symbolique" c'est à dire des lois de la Bible les confinant aux fourneaux Les sectes, QUI ONT TOUJOURS EXISTE (mais quand on s'appelle Moussa Nabati on crache sur l'Histoire n'est-ce pas ?) montreraient soit-disant que nos sociétés actuelles manquent de sacré et de religion. Il oublie au passage qu'à ses débuts, le christianisme était… UNE SECTE ! Mais de toute façon (fin de page) pour être adulte il faut obligatoirement avoir des enfants. Ne PAS en avoir est péché.

    Conclusion

    Ce livre, c'est de la merde, un étron, un gros doigt levé à toute l'humanité dans toute sa diversité, en particulier à l'égard des femmes et des homosexuels. Il faut l'éviter à tout prix. Ou, si vous pouvez, volez les quelques pages d'introduction dans votre librairie, et déposez gentiment le reste aux WC en guise de papier-toilette. C'est tout ce que mérite ce ramassis de conneries. Bon, sauf les premières pages ; c'est un appât délicieux, savourez-le sans toucher à l'hameçon !


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