• 2014-09-01 Au-delà de la critique

    Au-delà de la critique

    Ma lecture de l'article "Beyond critique: an essay on the need for a new discourse" par Sterling Hall, publié en mars 2013 dans le volume 1 du magazine The Montag, ouvrage rassemblant les travaux de recherche des élèves en art libéral de l'université du Nevada à Reno, USA. L'article (pages 79 à 99) peut être obtenu gratuitement à l'adresse suivante : http://www.unr.edu/cla/ch/docs/The-Montag-Volume2.pdf#page=79 Cet article essaye de montrer comment la critique aurait fait apparaître le phénomène otherkin...

    L'humanité, dans sa diversité, communique de manière très singulière autour de cette diversité. Le discours sur la diversité est en effet dominé par la critique. Mais cette critique, si elle a pu être utile durant le 20ième siècle, peut devenir très destructrice au courant du 21ième siècle.

    L'utilité première de la critique était de comprendre comment l'idéologie dominant une société, pouvait la former et oppresser les minorités. C'est une manière de penser qui demande de s'intéresser à un large spectre de champs d'études. De cette critique ont émergé le féminisme (qui cherche à rendre égales dans la société la place de la femme et celle de l'homme), la "théorie critique de la race" (pour l'égalité entre les peuples) et les "études de genre" (pour faire la part des choses entre l'inné et l'acquis dans les comportements genrés, entre autres). Dans ce sens, la critique est très utile pour éviter que ne naissent ou ne renaissent des formes d’oppression

    Le problème est que la critique est en train de devenir une méthode standard de regarder le monde. Partout dans les médias on peut voir des gens chercher à "dévoiler au grand jour" toutes sortes de "secrets cachés" comme l'emploi du temps des hommes politiques, les dessous de la gestion de certaines industries, voire des théories de conspiration mondiale comme les Illuminatis. A force de tout critiquer, la critique perd de sa force et de sa valeur et ne sert plus à rien.

    L'une des centrales à critique et à communication est la plateforme de micro-blogging Tumblr. C'est sur cette plateforme qu'est apparu par exemple le mouvement "Occupy Wall Street". On y trouve de tout, du lolcat à la critique de la réutilisation de la culture des minorités dans la mode de la masse afin de pouvoir mieux les écraser et les faire disparaître.

    Le problème c'est qu'à trop critiquer, on risque de faire apparaître les conditions nécessaires et suffisantes à l'oppression d'un groupe social, au lieu d'éliminer ces mêmes conditions. Ce phénomène est amplifié par l'hyperconnectivité de la plateforme Tumblr. Il peut être observé par exemple avec les identités d'otherkin, de transethnique.

    La qualité principale de la critique c'est le narcissisme de la personne qui critique. La critique n'est jamais "mauvaise" puisque critiquer, c'est remettre des évènements sous la lumière théorique d'un autre cadre. Au pire, la critique peut être "problématique" mais elle ne sera jamais "fausse". L'auteur de la critique dans tous les cas se croit capable de voir les véritables intentions et motifs des gens critiqués. C'est ça qui est bon dans la critique : on a toujours raison ! Par la critique, on peut humilier les croyants et pointer du doigt leurs erreurs. Cela a l'effet d'une drogue euphorisante. Comme si on était un héros mythique détruisant les démons de la sociologie, de l'idéologie, des fétiches...

    Sur Tumblr cela se ressent particulièrement, car c'est toujours la personne qui rédige la critique qui a raison. Ainsi apparaissent des groupes de minorités, repoussant les majorités afin de pouvoir les critiquer en toute tranquillité. Dans une sorte d'escalade de l'oppression, les personnes qui ne sont pas autorisées à entrer dans certains groupes de discussion créent d'autres formes de rejet, caricaturées Ainsi ces pseudo-oppression deviennent une manière de "justifier" la participation à un débat critique contre l'oppression, permettant d'obtenir un boost d'égo de je-critique-donc-j'ai-raison.

    C'est ici qu'apparaissent entre autres les otherkins. Sur Tumblr, ils se réapproprient les combats des personnes transgenre. D'autres groupes se sont formés, critiquant d'être étiquetés en fonction de leur aspect alors que leur identification est différente (handicapé - pas handicapé, appartenant à une autre ethnie que leur ethnie d'origine, etc.) Ainsi pour l'auteur de l'article, les otherkins seraient apparus sur Tumblr, grâce à l'espace de sur-critique que cette plateforme crée.

    Mais c'est une arme à deux tranchants : en voulant séparer les personnes en catégories se critiquant les unes les autres, Tumblr permet également à la majorité de continuer et d'amplifier son discours critique à l'égard des minorités (qui en plus d'être des minorités d'opinion, ont le mauvais goût de repousser la majorité). Ainsi apparaissent des sortes de vases clos de critique où tout le monde est du même avis et où tout le monde a toujours raison.

    De nos jours la critique devient systématique et quiconque ne critique pas tout ce qu'il.elle voit est regardé.e d'un mauvais oeil (allez dire à vos camarades que les attentats du 11 septembre ont bien été perpétrés par des terroristes, et voyez leurs réactions ; ou jetez un oeil aux sites des gens qui réfutent le changement climatique et prétendent que les faits observés ont été créés de toutes pièces)

    La meilleure chose à faire ne serait-elle pas au final de donner le même poids à tous les objets observés, et refuser de les substituer, refuser d'en rajouter des qui n'existent pas ou d'en retirer des qui existent ?

    Mais le réalisme ne semble pas suffisant pour permettre à la société d'évoluer au-delà de la critique à tout va. Il faut aussi avoir une idéologie qui va dans le sens de la construction au lieu de la destruction. Il est nécessaire de chercher à utiliser ce qu'on a au mieux, plutôt que de vouloir balayer ce qui ne nous plaît pas. Un exemple est donné avec le féminisme : les sociétés ont tenté et tentent encore d'expliquer les différences culturelles de traitement entre les hommes et les femmes, par des différences biologiques - mais ne seraient-ce pas les différences culturelles qui ont, par sélection des partenaires sexuels, entraîné au fil du temps les différences biologiques ?

    Ainsi rejeter les différences de traitement entre les hommes et les femmes ne doit pas se faire sur la base de "comme c'est maintenant, c'est caca boudin" mais plutôt sur la base de "c'est bien joli tout ça mais on a besoin de quelque chose de mieux". Une attitude constructive plutôt que destructive.

    Un autre point important est d'accepter qu'on puisse avoir tort, d'accepter les points de vue des autres, car même quand le travail de critique nous donne raison, cela ne veut pas dire que les idées des autres sont nécessairement toujours mauvaises.

    Conclusion de l'article

    La manière actuelle dont Tumblr crée des catégories comme otherkin ou transethnic, de manière extrêmement critique, tend à annihiler l'effort politique sous-jacent Refuser la réalité, ou créer sa propre réalité, n'est pas une façon saine de voir les choses. Il est important de cesser de critiquer à tout-va, et d'aller au-delà de la critique, dans un discours constructif. Ce n'est que de cette manière que toutes les différentes humanités pourront être intégrées les unes aux autres.

    Conclusion de moi

    Et si le phénomène otherkin était né de l'impossibilité à s'intégrer à la société dans toute la diversité de ses différences ? Non, cela ne couvre pas l'entièreté du phénomène (j'ai été une licorne bieeeen avant d'avoir internet, cela m'a sauvé la vie). Mais une partie, sans doute. Car comment se sentir humain.e dans une société humaine si on a des comportements que la société repousse car taxés d' "animaux" ? Nos comportements et ressentis "animaux" ne sont-ils finalement "animaux" que parce qu'ils ne sont pas intégrés au spectre divers et varié de l'humanité ?

    Il est important pour la communauté nonhumaine de rester ouverte à l'humanité, et vice-versa, car sinon le phénomène de "je veux pas être comme les autres alors je dis que je suis un loup trop d4rk parce que c'est trop cool d'être contre la société" risque d'aller en s'amplifiant.

    Donc, pour ceux qui n'auraient pas compris, oui j'ai un corps humain, oui j'ai une vie humaine, et le fait d'avoir un qilin ou une licorne pour identité ne va jamais me faire repousser les valeurs humaines ni l'humanité. Même si des fois je trouve que les humains c'est "caca beurk", c'est uniquement parce que je place mes espérances humanistes d'un monde tout rose tout mignon tout bisounours un peu trop haut.

    Aussi, je vous conseille vivement de faire des recherches sur l'origine de la communauté otherkin. Elle remonte à bieeeeen avant Tumblr ! Cette plateforme de blogging a peut-être permis l'amplification du phénomène de critique, elle n'est PAS DU TOUT à l'origine de l'identification non-humaine.

    Quand on fait une recherche on la fait jusqu'au bout !

    Non mais.


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