• 2017-09-28 Comprendre les otherkin

    Comprendre les otherkin

    Quand elle avait 9 ou 10 ans, Jessie a lu un livre qui allait changer sa vie pour toujours : Julie des Loups, une histoire à propos d'une jeune fille qui forme des liens avec une meute de loups afin de survivre dans la toundra de l'Alaska. Cela a précipité la réalisation de Jessie qu'elle s'identifie elle-même en tant que louve.

    « Certainement je me suis focalisée sur les loups à cause des difficultés de ma vie » me dit Jessie. « Je les considérais comme une famille, ils m'apportaient protection et familiarité, ainsi qu'une échappatoire contre ce à quoi je faisais face dans ma vie. »

    Beaucoup d'enfants sont obsessifs, mais pour Jessie, son amour des loups est devenu un style de vie et une expérience spirituelle, incluant des « shifts fantômes », des épisodes où elle ressens les caractéristiques physiques d'un corps de loup.

    « Je faisais les cent pas dans ma chambre tard la nuit en tant que louve, habituellement lorsque j'étais inquiète ou agitée. C'était réconfortant de m'imaginer dans un autre lieu. Je ne sais pas vraiment si c'est mental ou spirituel. Je me comporte encore d'une façon similaire à l'heure actuelle, et pour moi c'est un peu les deux. Je suis diagnostiquée avec une dépression et une anxiété généralisée, et bien souvent me mettre dans un « état d'esprit de louve » m'aide à me détendre. »

    Dans la vie de tous les jours, Jessie, 22 ans, élève à l'université qui a travaillé comme réceptionniste et dans un casino, est ouverte au sujet de son identité de louve. Ce n'est pas quelque chose dont elle parle avec ses collègues de travail, mais elle est ouverte avec ses proches amis et son petit ami, et parfois elle porte une fausse queue au centre commercial.

    Elle fait partie de la communauté « otherkin », un terme utilisé par des gens qui s'identifient comme non-humains, que ça soit dans un sens spirituel ou dans une véritable dysphorie physique.

    « Fais avec »

    Comme le dit une vieille caricature du New Yorker, « sur Internet, personne ne sait que tu es un chien ». Mais pour certaines personnes, le contraire est vrai. Si tu croies vraiment que tu n'es pas humain, les gens d'Internet seront probablement les premiers à le savoir. C'est là que le terme « otherkin » est apparu pour la première fois au début des années 1990, dans de calmes petits culs-de-sac dédiés à ceux qui croient qu'ils sont des dragons et des elfes. Pour quelqu'un qui croit qu'il ou elle est otherkin, le problème n'est pas une question de maladie mentale mais de liberté d'expression.

    Adalen s'identifie comme « pas totalement humain ». Il a une affinité pour les dragons qui remonte à sa petite enfance. « Il y a deux grandes familles de manières de commencer à former cette identité » m'explique Adalen par email. « La plus commune, qui est mon histoire, est que tu as toujours su que tu es différent et a habituellement une affinité pour un animal. Ils peuvent rencontrer l'idée de l'otherkin et se rendre compte qu'ils ne sont pas seuls. D'autres fois, ils peuvent avoir une expérience spirituelle soudaine ou une révélation qui les amène à la conclusion qu'ils sont otherkin. »

    Ces idées se retrouvent dans des blogs que j'ai lus en ligne et chez des gens que j'ai contactés pour rédiger cet article. « Je ne me souviens pas d'un moment dans ma vie où je ne ressentais pas une sorte de conscience de moi qui était différente ou autre que mon corps » dit Miniar, un otherkin d'Islande. « Je pense que je partais du principe que tout le monde avait ce genre de choses, où ils ressentent la présence d'une queue ou comme s'ils pouvaient bouger leurs oreilles plus que ce que leurs oreilles physiques sont capables de bouger, ou de manière général qui avaient l'impression qu'ils n'étaient pas la même chose que leur corps. » Beaucoup d'otherkin témoignent avoir la sensation de membres ou de queue fantôme.

    « J'ai un souvenir de quand j'avais environ 10 ans, de retarder les étoiles et de me demander de laquelle je venais, car je savais que je « n'étais pas d'ici » » dit Sade Wolfkitten, qui a rencontré son ex-mari grâce à un intérêt commun pour un groupe appelé les Filles de la Reine des Elfes (Elf Queen's Daughters), une communauté d'elfekin de la première heure qui a émerg du mouvement hippie des années 1970. Ils sont toujours cités dans des timelines otherkin et divers sites commémoratifs.

    Wolfkitten a commencé à se faire connaître à-travers des mailing listes dans le début des années 90, mais, précise-t-elle, « J'ai arrêté d'être active en ligne il y a une bonne dizaine d'années. Je n'ai plus vraiment de contact avec une quelconque communauté formelle en ce moment, et je ne veux pas non plus le faire. »

    L'accessibilité de sites de blogging comme Reddit et Tumblr a irrévocablement changé la manière dont la communauté otherkin fonctionne, rendant tout plus visible et publique. Pour les vieux de la vieille, quelques listes de mailing fonctionnent encore, comme l'Elfinkind Digest, désormais vieux de 25 ans. Sa page d'accueil minimaliste a été mise à jour pour la dernière fois en août 2013 avec un avertissement : « Ce n'est pas une liste pour ou à-propos de jeu de rôle ; nous sommes des elfes. Fais avec. »

    Si tu rois profondément être un elfe, est-ce plus mauvais pour toi d'être socialement isolé et de cacher ton identité aux yeux du monde, ou d'aller sur internet et pouvoir discuter de ça avec d'autres personnes ?

    Alors que la communauté émergeait à la surface d'Internet, en même temps arrivèrent les moqueries, le jugement, et la condescendance des autres. Sur Reddit, la communauté otherkin est suffisamment important pour avoir inspiré un forum « En Action » où les utilisateurs se moquent de ce qu'ils considèrent comme étant des posts particulièrement ridicules.

    « Le concept d'otherkin est probablement dur à avaler pour quelqu'un qui n'en a jamais entendu parler » dit Adalen, « et ce qui en ont entendu parler n'en ont souvent qu'une image négative. Je n'en n'ai parlé à vraiment personne que je n'avais pas d'abord rencontré par Internet. » Il possède un grand nombre d'objets en rapport avec les dragons mais il reste pragmatique au sujet de la difficulté d'effectuer des modifications physiques.

    « Les otherkin acceptent le fait qu'à moins de sauts quantiques en science ou de réalité virtuelle bien supérieure à l'Occulus Rift, prendre une autre forme est impossible. [Ils] savent qu'ils sont, en l'état actuel des connaissances en science et médecine, humains. »

    Otherkin par Internet

    On n'arrive pas à la conclusion qu'on est un dragon sans une certaine dose d'auto-examination. Beaucoup d'otherkin ont conscience que certains non-otherkin croient qu'ils délirent. Les professionnels en psychiatrie que j'ai contacté pour cet article, par contre, étaient étrangement cléments.

    Le Docteur Marc D. Feldman, professeur en psychiatrie clinique à l'Université d'Alabama et inventeur du terme « Munchausen par Internet » me dit que les otherkin n'ont pas l'air d'avoir besoin de soins pour leur santé mentale.

    Les personnes dans les pays avantagés aiment à se considérer comme des êtres complexes, hauts en couleurs, et spéciaux » écrit-il dans un mail. « Le phénomène otherkin reflète certainement ces préoccupations de pays riches. Mais ce n'est pas illégal, ne victimise pas d'autres personnes, et ce n'est pas une forme de maladie mentale (sauf si la personne délire sur le sujet), donc je ne vois pas en quoi ils auraient besoin de soins. »

    Le Docteur Jan Dirk Blom, un expert en lycanthropie clinique (le délire de se croire physiquement transformé en animal), a une opinion similaire, disant qu'à moins que l'individu otherkin ne soit en souffrance, il n'y a aucune raison d'aller voir un médecin.

    « En ce qui concerne l'existence des communautés [otherkin], en ligne ou ailleurs, où des gens ayant le même point de vue se rassemblent pour échanger des expériences et des idées à propos de leur affinité avec un animal ou une entité surnaturelle, tout ce que je peux dire c'est que nous n'aurons jamais trop de ces groupes » écrit-il.

    « Les expériences et le comportement humain sont tellement variés, et il n'y en a qu'une toute petite partie qui est présentée comme « normale » dans les médias, que des communautés comme celles-ci devraient être embrassées et encouragées par nous tous. »

    D'après lui, l'expérience otherkin de « membres fantômes » pourrait ne pas être aussi inhabituelle qu'on pourrait croire : « Dans mon domaine d'expertise, i.e. les désordres psychotiques, il est très connu que 10 à 15 pourcent de la totalité de la population fait l'expérience d'hallucinations auditives, et que presque 100% font l'expérience d'une hallucination quelconque à un moment de leur vie (auditive, visuelle, olfactive, ou autre), mais que seulement 1% sont diagnostiqués comme souffrant d'un désordre du spectre de la schizophrénie. »

    En ligne, l'histoire des otherkin semble familière. Découverte de soi, forums de discussion obscurs, communautés avec des conflits internes byzantins : c'est très similaire à toutes les sous-cultures qui dérivent d'une identité ou d'un hobby inhabituel – les bronies en étant un exemple évident. Les posts sur le principal subreddit otherkin sont sdivisés à 50-50 entre des sceptiques curieux (« Ça sent la grosse arnaque. Expliquez-moi svp pourquoi ça serait vrai. ») et des otherkin qui cherchent des conseils de la part de leurs pairs (« Je pense que je suis un un Canis dirus. Et maintenant ? »).

    S'identifier publiquement comme otherkin c'est inviter les étrangers à se moquer, même si la communauté se superpose beaucoup avec d'autres groupes marginalisés : les fans de science-fiction et de fantasy, les hippies, les rôlistes, les chevaliers de la justice sociale, et le fandom furry. On pourrait croire que les otherkin pourraient avoir plus de soutien de la part de l'intersection de toutes ces communautés de frange, mais à la place l'attitude générale est plutôt d'un ton moqueur : « Et bien, je suis peut-être bizarre, mais pas autant que ces types. »

    Le débat trans

    Il y a un sujet pour lequel les otherkin sont la source d'un véritable conflit plutôt que de moqueries gentillettes, et c'est quand les gens font la comparaison avec la question transgenre.

    « La question trans/otherkin est délicate, c'est le moins qu'on puisse dire » dit Adalen. « On fait un lien facile entre les deux avec des arguments anti-trans assez glissants. L'erreur serait de dire que comme des gens s'identifient comme un autre genre, ils vont bientôt faire des opérations pour se changer en chien. Pour beaucoup de personnes trans et transphobes, nous pouvons apparaître comme la personnification de cet argument. »

    C'est un sujet difficile, qui compose avec le fait que beaucoup d'otherkin sont eux-mêmes transgenre.

    « Je suis transgenre », dit Miniar. « Ça n'a rien à voir avec le fait d'être otherkin. Je pense que les premiers à avoir fait le lien entre les otherkin et les trans étaient des bigots qui cherchaient une excuse pour mépriser les personnes trans. Certains de ces bigots sont devenus des trolls et ont créé de faux blogs. »

    Ça a été très facile pour les gens de troller la communauté otherkin avec de faux comptes sur Tumblr en prétendant avoir des identités excentriques comme Prince-Koyangi, l' « le chat autiste pangenre asexuel demiromantique trans-Asiatique » avec des personnalités multiples.

    Les posts de Prince-Koyangi combinent un langage cherchant la justice sociale avec un ensemble de traits de plus en plus étranges, et bien que beaucoup de lecteurs se sont rapidement rendus compte que ce blog était un faux, il a tout de même inspiré beaucoup de discussions se demandant s'il est possible d'être trop tolérant. Et comme il y a certaines personnes qui peuvent faire l'effet de s'identifier en tant qu'objets inanimés ou que personnages d'anime (aussi appelés otakukin), il peut être difficile de faire la différence entre les hoax et les personnes honnêtes.

    Quand le créateur de Prince-Koyangi a finalement avoué que le blog était un faux, il a écrit :

    « Je trouve ça tellement absurde qu'un mouvement qui était censé à la base défendre les droits des personnes racisées, des personnes trans, et d'autres groupes opprimés, ait été récupéré par des personnes qui croient être des dragons ou avoir des personnages de Homoestuck qui vivent dans leur tête. C'est hilarant de mon point de vue. C'est aussi terriblement insultant. »

    Mais d'après les otherkin avec lesquels j'ai discuté, des commentaires comme celui-ci rendent les choses pire encore. Parce que les faux blogs sont par nature plus faciles à repérer que les vrais, ils attirent plus d'attention et créent des stéréotypes inexacts.

    D'après Miniar, ces faux blogs otherkin ont créé un « cercle sans fin » de trolls faisant des blagues qui floutent les limites entre les personnes trans et les otherkin. « Et alors des bigots prennent ces trolls comme des exemples de pourquoi les personnes trans sont folles, et des gens orientés vers la justice sociale récupèrent ça comme une preuve que tous les otherkin sont des bigots. »

    Jessie est du même avis. « La plupart des gens que je vois prétendre que la dysphorie d'espèce est très similaire à la dysphorie de genre... sont en réalité ni otherkin ni transgenre et sont la plupart du temps des trolls. Si quelqu'un prétend être pizzakin et hurle que les anchois lui déclenchent un stress post-traumatique, c'est un troll. Cela me fend le cœur de voir que parfois des gens ne le comprennent pas. »

    #néopronoms

    Alors que les narrations créées par des bloggers otherkin un peu dingues est devenu un même, le stéréotype n'est pas toujours basé sur des faits. Une des personnes que j'ai contactées pour cet article s'identifie comme un dragon Furie Nocturne genrefluide du film Dragons – en d'autres termes, peut-être l'image la plus stéréotypée Tumblr qu'il est possible d'avoir des otherkin. Mais même cette personne l'affirme : « Cette situation a simplement été mal représentée. Être otherkin ce n'est pas une identité transgenre, et on ne peut pas l'utiliser comme passe-droit vers des espaces réservés aux trans. »

    Comme Miniar, l'otherkin dragon signale le problème des « néopronoms » comme étant l'une des raisons pour lesquelles les gens pensent que les otherkin empiètent sur les identités trans. Les néopronoms sont des pronoms nouvellement créés comme « xe/xir/xirself » qui sont utilisés par des personnes qui ne se retrouvent pas dans la binarité du genre, mais ils ont aussi donné naissance au concept des « pronoms nounself » comme « star/stars/starself » pour une personne qui s'identifie en tant qu'étoile (star en anglais). L'idée a été parodiée lourdement comme étant un exemple de la folie des nouvelles identités, et le tag #neopronoun est un voyage dans le terrier du lapin blanc des guerres intestines autour des pronoms.

    Ce violent retour de bâton est assez logique. Pour quelqu'un qui s'identifie comme non-binaire et qui veut simplement voir ses pronoms être respectés, ça doit être horriblement frustrant d'être mis dans le même panier que les adolescents qui veulent que les gens parlent d'eux en utilisant « daem/daems/ daemself » afin de souligner leur identité démoniaque. Néanmoins, aucun des otherkin avec lesquels j'ai discuté n'utilise de néopronoms, et ils semblent avoir une grande conscience de la différence entre les « problèmes otherkin » comme le fait d'être harcelé sur Internet, et l'oppression systémique à laquelle les personnes trans font face.

    « Mes expériences de ma nature draconique sont indéniables, mais je pense qu'ils ne sont pas aussi terribles que ceux de quelqu'un qui souhaite transitionner, et les difficultés que certaines personnes trans doivent affronter sont bien pires que les nôtres » écrit Adalen. « Les personnes otherkin ne sont pas jetées à la rue, ne bataillent pas pour pouvoir financer des chirurgies ou des hormones, et elles ne sont pas assassinées.

    « De manière générale, les otherkin ne cherchent pas à réduire la crédibilité de l'identité de genre de qui que ce soit ou d'être haineux. Nous voulons juste exister. »Source : http://kernelmag.dailydot.com/issue-sections/features-issue-sections/11866/otherkin-tumblr-definition-pronouns/


    Tags Tags : , , , , ,
  • Commentaires

    Aucun commentaire pour le moment

    Suivre le flux RSS des commentaires


    Ajouter un commentaire

    Nom / Pseudo :

    E-mail (facultatif) :

    Site Web (facultatif) :

    Commentaire :