• Ecologie de la licorne

    Crédits du magasine Dragon077, septembre 1983

    Écologie de la licorne

    « The ecology of the unicorn » est un article par Roger Moore qui a été publié dans le numéro 77 de la revue Dragon (septembre 1983). Cet article est fortement inspiré du roman de Peter Beagle, The Last Unicorn. Voici la traduction d'une partie de cet article. La fin et les appendices ne sont pas reportés ici.

    « Tu veux savoir à propos de la licorne ? » demanda la dryade. Ses yeux verts s'écarquillèrent. « Tu es un chasseur ? »

    Après lui avoir assuré que je ne portais pas d'armes ni d'armure, et ne souhaitais apprendre des choses sur la licorne que par simple curiosité, la dryade me regarda en penchant la tête.

    « La plupart des mortels chassent Celle Qui Est Libre pour sa corne, la corne magique, il la tueraient, prendraient sa corne, du fer dans les mains et de la glace dans le cœur, et nous qui l'aimions il ne nous reste que le corps, voilà ce que font les mortels. Longtemps court Celle Qui Est Libre, loin Celle Qui Est Libre voyage, au fond de la forêt elle Qui Est Libre se cache mortels. Sa corne est son cœur comme la licorne est le cœur de la forêt, ne courrais-tu pas si les mortels de chassaient pour ton cœur ? » C'est ainsi que parlait la dryade, ses mots et ses phrases s'écoulant comme l'eau d'un ruisseau.

    J'inclinais la tête en l'écoutant ; je n'étais pas un tueur. Il semble que la dryade le remarqua : elle me fit signe de s'assoir à côté d'elle sur une pierre moussue pour un moment, et elle me parla de la licorne.

    La licorne, disait-elle, est faite de plusieurs choses. Deux personnes ne verrons pas la même licorne, bien qu'une licorne puisse être vue par de nombreuses personnes. Les mortels la voient et disent qu'elle est timide, féroce, fière, libre, l'esprit de la magie, l'esprit de la non-conformité, le symbole de la pureté, la vérité, le changement, la bonté, le chaos, l'innocence, la grâce, la beauté, le secret, et un millier d'autres choses. Il y a du vrai dans chacun, mais aucun seul n'est assez, et tous les mots du monde ne pourraient jamais décrire une licorne.

    Aux yeux des hommes, la licorne ressemble moins à un cheval cornu que ce qu'on croit habituellement ; elle est plus petite et plus gracieuse qu'un cheval, et bien plus belle. Les licornes sont en général blanches, mais certains affirment en avoir vue des grises, noires, argentées ou dorées, et un ou deux aventuriers parlaient de licornes tachetées. Leurs cornes sont le plus souvent nacrées, projetant un arc-en-ciel de couleurs dans la lumière du soleil ; là encore, certains disent avoir vu des cornes argentée, dorées et aussi des noire. Les sabots fendus de la créature sont gris ou argentés. Toutes les licornes ont une longue crinière soyeuse qui vole derrière elles lorsqu'elles courent, une queue comme celle d'un lion ou d'un sanglier, et une barbiche comme une chèvre. Certains disent pourtant que la chose la plus étrange dans la licorne ce sont ses yeux, car ils sont de plusieurs couleurs en même temps et changent alors même qu'on les regarde. Personne ne peut se souvenir de la couleur des yeux d'une licorne.

    Dans le monde, de nombreux sages vont prétendre que la licorne n'est pas exceptionnellement brillante, et que si on discute avec elle le dialogue ne sera pas beaucoup plus constructif que si on dialoguait avec un humain moyen qui aurait passé toute sa vie dans les bois. Mais les mortels ne savent presque rien de ce que la licorne pense vraiment. Elles sont plus vieilles que les calendriers des mortels, et plus sages que la plupart des sages. Leur savoir ne concerne pas le feu ou les construction de pierre, mais la nature des choses vivantes, la sagesse qu'elles ont acquise en regardant les étoiles passer dans la nuit, les cycles éternels de la nature qui se répètent encore et encore et pourtant sont différents à chaque fois. Elles savent ce qui est au cœur de l'homme ou de la femme, et lisent des choses cachées dans les changements du vent, la chute d'une feuille, le soupir d'un enfant, des secrets que personne d'autre ne sait. Elles aiment beaucoup les secrets et les gardent soigneusement.

    On dit que la licorne ne vit que pour elle-même. Elle défend sa forêt et ses amis, mais n'existe que pour son propre bien et ne sert aucune autre volonté quel a sienne propre. Même la magie ne parvient pas à les contrôler ; elles sont trop sauvages pour être maîtrisées par enchantement. Elles mangent quand ça leur chante et dorment quand elles le veulent ; elles se nourrissent d'herbe jeune et de chèvrefeuille, de racines et d'écorces, et certains prétendent qu'elles peuvent même boire le vent lorsque c'est nécessaire. On sait que le meilleur endroit pour voir une licorne c'est près d'un étang calme et clair, car elles aiment contempler leur image ; une coquetterie, sans doute mais elles en ont le droit comme tout le monde.

    Il est également vrai que les licornes sont fortes. Leur force n'a pas de limites ; elles peuvent courir pendant des jours à toute vitesse, dépassant les vents et s'infiltrant même au sein des forêts les plus denses. « Poursuivre une licorne » disent les paysans lorsque quelqu'un perd son temps ; « capturer une licorne » disent-ils lorsque quelqu'un tente l'impossible.

    Les pouvoirs de la corne de la licorne sont débattus par les serfs comme par les rois. On sait que les licornes ne peuvent pas être empoisonnées, et que sa corne peut protéger, dans une certaine mesure, quiconque y boit de toutes les toxines. Mais on raconte aussi d'autres choses à propos des capacités de la corne. Un rôdeur va se souvenir qu'une licorne s'est approchée alors qu'il gisait mourant, blessé par la flèche d'un gobelin ; la licorne n'eût qu'à toucher la plaie empoisonnée de sa corne pour le soigner en un instant. Un enfant perdu, une fois retrouvé, racontera qu'il a vu « une biche à une corne » qui soigna son intoxication par des champignons ou des baies empoisonnées en le touchant de sa corne, puis le ramena à la maison. Il y a même une légende à propos de deux amoureux qui, poursuivis dans la forêt par leurs familles en colère, tombèrent d'une falaise et l'un d'eux mourût ; le survivant serait mort de chagrin mais entendit un doux appel et vit s'approcher une licorne, qui toucha l'autre de sa corne et le ressuscita avant de s'enfuir. La signification de tout cela, même les plus grands sages ne la devinent pas ; mais il est clair que personne ne doit prendre une licorne à la légère.

    Une licorne court plus comme un cerf que comme un cheval, voyageant en de grands bonds atteignant parfois la hauteur d'un homme. À cause de leur vitesse, peu de créatures vont pouvoir la rattraper et s'approcher d'elle sans sa permission, et un nombre encore plus restreint va y parvenir à cause de l'intuition magique qu'elle a de l'approche d'une entité aux pensées mauvaises ou désirant la blesser. Les licornes évitent quiconque n'a pas le cœur pur ou n'aime pas la forêt ; ils n'aperçoivent d'elles que le bout de leur queue alors qu'elles s'éloignent en bondissant, et la plupart du temps ils ne les aperçoivent même pas ; les licornes aiment se cacher et peuvent être plus silencieuses encore qu'une cathédrale vide lorsqu'elles le désirent.

    Nul ne sait quel âge peuvent atteindre les licornes. Les dryades prétendent que la lune devient bleue plus souvent que les licornes s'accouplent, et la naissance d'un faon est un sujet de réjouissances parmi les habitants de la forêt d'une licorne. Certains elfes se rappellent des contes de leurs ancêtres d'il y a plusieurs générations, qui parlent de la même licorne que les elfes voient maintenant ; si c'est vrai, cela veut dire que les licornes vivent des milliers d'années. La dryade avec laquelle je parlais connaissait deux licornes, et aucune d'entre elles ne savait l'âge qu'elle avait, et encore moins combien de temps s'était écoulé depuis la semaine précédente. Si le temps n'a que peu de sens aux yeux des elfes, il n'en a aucun aux yeux des licornes, et chaque jour est pour elles nouveau et spécial. Le chaos en elles éloigne l'ennui ; une licorne peut observer le même événement encore et encore, et à chaque fois découvrir quelque chose de nouveau qui va maintenir son intérêt.

    Qui peut devenir ami avec une licorne ? Tout le monde sait qu'une vierge, jeune ou vieille, et qui a le cœur pur, a une bonne chance de voir et peut-être de toucher une licorne. Parfois la vierge peut même obtenir que la licorne lui serve de monture, et la licorne va lui rester fidèle aussi longtemps que la vierge gardera le cœur pur. La licorne ne laissera personne d'autre la chevaucher et pourra même refuser que la vierge monte sur son dos, si elle se met à penser qu'elle est la maîtresse de la licorne. Personne ne peut posséder une licorne.

    Les druides aussi aiment les licornes, moins pour leur bonté (les druides aiment aussi les dragons verts) que parce que les licornes font partie de la forêt que les druides protègent. Une licorne peut parfois offrir son aide à un druide, mais toujours parce que la licorne a choisit de le faire, pas parce le druide a usé de charmes et de coercition. Les rôdeurs et les licornes semblent bien s'entendre, et les licornes vont même laisser des hommes rôdeurs les approcher et les toucher, bien que seules les femmes puissent les monter. Les bardes d'alignement bon sont connus pour courir après les licornes, ainsi que les bardes fous d'alignement chaotique mauvais. La vue d'une licorne fait monter les larmes aux yeux des bardes, et ils vont remplir des volumes et des volumes de poèmes et de contes et de chansons pour raconter leur beauté, et les réciter dès qu'ils en ont l'occasion.

    Parmi le peuple de la forêt, les fées et les elfes font partie des plus proches amis d'une licorne, et certains lui parlent parfois. Les dryades, faunes, nymphes, pixies et autres esprits l'aperçoivent assez souvent, et on dit que les ents, qui peuvent être les seuls à vivre plus longtemps que les licornes, connaissent plus de licornes personnellement qu'aucun humain ne peut l'imaginer. Tout le peuple de la forêt – sauf les créatures maléfiques – aiment profondément la licorne et donnerait sa vie pour elle. Même les créatures maléfiques se refusent à lui faire du mal. Les licornes sont effrayantes lorsqu'elles se lancent dans un combat, et ont tué des ogres et pire encore d'un simple coup de leur corne torsadée.

    Qui est l'ennemi d'une licorne ? Il est vrai qu'elles évitent tous les êtres maléfiques et qu'elles tenteraient de les tuer. Il est aussi vrai que toutes les personnes égoïstes et mesquines, qui désirent dominer les autres, qui sont aveugles face au Bien et face à l'innocence des enfants, ne verront jamais la licorne. Celui qui ne peut pas voir au-delà du bout de son nez va parcourir les forêts du monde et ne rien voir d'autre que des arbres.

     

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