• La licorne, une mystification ?

    La licorne, une mystification ?

    Le fait que le savoir et la science pendant longtemps a consisté en rassembler et trier des informations sans chercher à observer directement soi-même, a permis la réverbération des légendes de la licorne à-travers les siècles. [Odell Shepard, 1930]

    C'est dès le début du XVIème siècle que l'existence des licornes est mise en doute.

    1582 : Ambroise Paré analyse les témoignages concernant la licorne, et constate qu'aucun n'est de première main. D'autre part, ils ne se recoupent pas tous, décrivant la licorne de bien des façons différentes voire diamétralement opposées. Pour finir, bien que soit-disant existant en Afrique, jamais elle ne fut vue au jeux de Rome, durant lesquels furent pourtant exposés des éléphants, girafes, hippopotames, taureaux sauvages, chameaux, lions, rhinocéros… Il en déduit qu'il s'agit là d'un mythe. [Ambroise Paré, 1840]

    1658 : certains auteurs suspectent déjà une imposture. Car si la corne est bien connue de la médecine, la créature en elle-même n'a pas encore été découverte. [Sir Thomas Browne, 1658]

    En 1700, un auteur passe en revue toutes les espèces de licornes existant à son époque afin de tenter de conclure si cet animal existe ou pas. Ainsi, il est difficile de savoir quel animal est la véritable licorne : entre le monocéros, l'unicorne, le taureau de Floride, les ânes et boeufs sauvages, le poisson pirassoipi, l'éléphant marin, le cheval marin, le caspili, l'utelif…Pline la décrit comme un boeuf tacheté de blanc et un seul sabot à chaque patte. Pour Munster c'est un un cerf couleur de belette. Pour Marc Paul Vénitien, c'est un éléphant aux pattes courtes et à tête de cochon. Philostargie la décrit comme le qilin : tête de dragon, barbe au menton, corne en hameçon, pattes de lion, corps de cerf et écailles de serpent. Hésidore dit qu'il est impossible de la prendre. Louirs Paradis, qu'on la nourrit de pois, de lentilles et de fèves et qu'elle a la taille d'un lévrier et le poil d'un castor. Thevert la compare au Rangifère (renne d'Europe) qui a la corne au milieu du front. Pour Louis Barthema, c'est un cheval bai au pied fendu. Volnesse dit que c'est le Rhinocéros qui est la vraie licorne. Garcias dit que c'est le camphur. Jean Corbichon dit que c'est l'églisseron (egliceron). Kircher dit que c'est le cheval marin ou Lamie ou encore Reken. Pour d'autres c'est un Africain avec une corne sur la tête. Suivant les auteurs, la taille et la longueur de la corne de licorne varie. Les légendes sur ses propriétés sont trop fantastiques pour être réelles et en vérité elles ne doivent pas être différentes des propriétés des cornes d'autres animaux. [Pierre Martin de la Martinière, 1700]

    1727 : « Tout ce qui est dit sur la licorne est fabuleux. » [Antoine Furetière, 1727][Antoine Furetière, 1727]

    1773 : « Les cornes de licornes qu'on montre en différents endroits, sont ou des cornes d'autres animaux connus, ou des morceaux d'ivoire tourné, ou des dents de poisson. » [Fortunato Bartolomeo De Felice, 1773]

    1775 : « On ne sait combien de fables les anciens ont débité par ex. d'un animal quadrupède, qui dévoit porter une corne au milieu du front, & qu'ils appeloient pour cela du nom de monocerus, ou Licorne. L'on fait que ces Cornes, que l'on donnoit autrefois pour être d'un animal quadrupède, viennent d'un grand poisson de mer, que l'on nomme Narvhall, qui porte cette Défense non pas sur le crâne comme une corne, mais à la mâchoire supérieure en place d'une dent. L'on sait encore que lorsqu'on trouvoit autrefois dans la terre de semblables Cornes ou leurs fragments pétrifiés ou calcinés, on les prenoit toujours pour des cornes de cette prétendue Licorne. » [George Wolfgang Knorr et Jearn Ernest Emanuel Walch, 1775]

    1783 : « Ou […] la plupart des Relations qui parlent de la licorne sont fausses, ou […] la plupart des Voyageurs ont confondu plusieurs espèces d'animaux en un seul. » [Augustin Calmet, 1783][Augustin Calmet, 1783]

    1785 : « Pline, Elien & quelques autres en ont parlé comme d'un animal réel ; la plupart des naturalistes modernes la regardent comme un animal fabuleux. » [L'esprit des journaux, 1785]

    1800 : « La licorne quadrupède est une mystification. » [Valmont-Bomare, 1800]

    1823 : la seule licorne est le rhinocéros. [Lovell Augustus Reeve et al., 1823]

    1829 : « Si les modernes n'ont point vu la Licorne, c'est qu'elle-même n'a pas été vue par les anciens : il en est d'elle comme du Phénix ; et jusqu'à ce que les partisans de l'existence de la Licorne aient fait voir l'animal vivant, ou sa dépouille, ou son squelette, préparés sans supercherie, il sera raisonnable de reconnaître que la Licorne, telle que la décrivent les anciens, est un animal fabuleux, fondé sur des récits de gens qui ont parlé du Rhinocéros, des Antilopes, etc., sans les avoir vus. En définitive, si on persiste à soutenir l'existence de la Licorne, il faudra aussi admettre celle de l'animal, pris dans une forêt de Guinée, transporté de la Caroline à Londres, et mentionné dans les Annales Européennes […] Mais alors je ferai remarquer que cet animal n'est que la copie de la caricature sanglante, relative à l'Évêque de Saltzbourg, donnée comme un être réel par Lycosthènes. […] Si on veut décidément admettre l'existence de la Licorne, parce que dans les auteurs on en voit des descriptions et des figures […] il faudra admettre comme représentant des êtres réels, toutes les caricatures données par les anciens. […] Il ne doit plus aujourd'hui rester de doutes sur la non-existence de la Licorne. » [Académie des sciences, arts et belles-lettres de Dijon, 1829]

    1829 toujours : la licorne est fille de l'imagination humaine. Sa corne, sa queue sont des anomalies. [C. Whittingham, 1829]

    1833 : un auteur classe la licorne dans les « animaux à l'existence douteuse » aux côtés du béhémoth et du léviathan « the unicorn, as represented by poets and painters, has never been found in nature, and never, perhaps, had an existence but in the imagination of the one, and on the canvass of the other. » [William Carpenter, Gorham Dummer Abbot, 1833]

    1845 : Le Journal des Savants de mai liste de nombreux témoignages pour conclure que nul n'a vue de licorne de ses propres yeux en-dehors de monstres tératologiques, et que si nulle licorne n'a été prise, c'est qu'il n'y a pas de licorne. En effet, des créatures bien plus féroces ont été capturées et amenées aux jeux du cirque à Rome, dans les zoos, dans des ménageries privées... alors que nulle licorne n'a jamais été produite dans ces circonstances, malgré toutes les techniques de chasse et de capture que l'on rapporte dans les légendes. « Si Philostorge dit avoir vu un tableau qui représentait une licorne, ce fait ne prouve rien pour l'existence de cet animal. »

    En 1845 toujours, la Commission royale d'Histoire de Belgique résume assez bien le débat sur l'existence de la licorne : Linné et Camper affirment que la licorne n'existe pas mais certains leur opposent que la giraffe mâle aurait une troisième corne faite d'os (il s'agit en fait d'un renflement osseux et non d'une corne). Bertholinus et Kant de leur côté affirment que la licorne est réelle car des gens du Cap croient en son existence. D'autres licornes sont citées comme le chersu tibétain ou le brehis malgache, tandis que Rupel affirme avoir vu une licorne nommée Nulekmu, décrite comme un rhinocéros avec des pieds de chèvre. Un savant allemand pointe du doigt les antilopes, les gnous, les gazelles nommées éland, les chèvres sauvages, comme autant de licornes. L'auteur de l'article avance qu'entre les gazelles, antilopes, et rhinocéros, il y a assez d'espèces différentes pour correspondre à toutes les licornes du monde, y compris le Rheem biblique. [Commission royale d'histoire, 1845]

    1853 : John Kitto rappelle que ni Pline ni Ctésias n'ont vu de leurs yeux la licorne qu'ils décrivent. La première personne à avoir écrit d'après ce qu'il aurait vu, était Luigi Barthema, qui a vu des églisserons à La Mecque. Au sujet de cette observation, John Kitto suggère que ces créatures avaient en réalité deux cornes mais que pour le reste elles étaient si semblables à la licorne héraldique, que Barthema ne leur a écrit qu'une seule corne au lieu de deux. [John Kitto, 1852]

    1856 : le marquis de la Charbouclais indique dans son Dictionnaire des superstitions [Louis Pierre F. Adolphe Chesnel, marquis de la Charbouclais, 1856] qu'il n'est pas possible de douter de l'existence de cet animal...

    1862 : un révérend remarque que malgré l'affirmation de la non-existence des licornes par les scientifiques, les voyageurs continuent de raconter qu'elles existent. [Rev. W. Haughton, 1862]

    1864 : la licorne n'est qu'imaginaire ; il n'est pas nécessaire de perdre son temps à sa recherche. [Thomas Bingley, 1864]

    1868 : Thomas Bulfinch nous dit que prétendre que le Monocéros ne peut être capturé vivant n'est qu'une excuse dissimulant la non-existence de la créature. D'ailleurs, preuve en est que la description donnée par les livres varie du tout au tout. La corne par exemple est tantôt mobile tantôt immobile, tantôt source de force tantôt arme, que la licorne peut tomber de n'importe quelle hauteur pourvu qu'elle tombe sur sa corne… [Thomas Bulfinch, 1862]

     

    Pourtant, l'autre camp n'est pas en reste.

    Des preuves existent de l'existence de la licorne. Les grottes d'Afrique du Sud (région de Caffrarie) sont couvertes de dessins de licornes, ainsi que les murs de Persépolis. De plus, un rhinocéros avec sa corne au milieu du front a été tué en 1821 à Mashow, dans le territoire des Tamahas. Sa tête mesurait trois pieds de la bouche à l'oreille. Pour les indigènes c'était un animal tout à fait habituel et familier. C'est Campbell qui l'a ramenée en Europe. [M. Malte-Brun, 1829]

    D'après l'auteur d'un article publié en 1832, renier l'existence de la licorne c'est renier les preuves que nous avons de son existence. Mais il ne faut pas non plus oublier, que la plupart des observations peuvent s'expliquer très facilement.

    Il cite le Dictionnaire des Sciences décrivant un hippotrague unicorne : la taille d'un cheval, la corne noire, vivant dans les forêts, le poil brun à noir. La difficulté, nous dit-il, réside dans la forme de cette corne. Mais, nour rappelle-t-il, la défense du narval est elle-même bien moins naturelle semble-t-il que la corne de la licorne.

    Ensuite, il rappelle que les auteurs parlant de la licorne sont nombreux, et que même la Bible (version de Saint James) cite la licorne. Il cite Pline. Il cite Hieronymus Lupus et Balthasar Tellez. Il cite le fossile déterré par Leibnitz.

    Puis il argumente que nous n'avons pas de preuves de la non-existence de la licorne. En effet d'après lui, que les vertus attribuées à la corne de la licorne soient fausses, ne veut pas dire que la licorne elle-même est fausse. En effet pour lui la licorne est aussi réelle que le mammouth ou toute autre créature désormais disparue. Il insiste en expliquant que le bézoar, concrétion calcaire trouvé dans l'estomac d'une chèvre, existe, même s'il n'a pas les vertus que les légendes lui attribuent.

    De plus, nous dit l'auteur, la licorne vit dans des contrées mal explorées comme le centre de l'Afrique ; et comme d'autres espèces, elle reste encore à être découvertes par la science moderne.

    Parce que les alicornes vendues sur les marchés, ne sont que défenses de narval, ne signifie pas que la licorne quadrupède n'existe pas.

    Et au final, puisque, dans la logique de l'auteur, toute créature sur terre existe dans la mer et vice-versa, le fait qu'il existe le narval, signifie qu'il existe forcément la licorne.

    En conclusion, l'absence de preuves n'est pas une preuve d'absence, et la licorne est un animal possible.[J.F. Laterrade, 1832]


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