• La vierge et la licorne

    La vierge et la licorne

    vierge et licorne, rotarian, 1979

    Capture par une vierge

    Le mythe le plus ancien concernant la licorne est le récit de sa capture par une fille vierge. Il apparaît tout d'abord dans le Physiologus, ouvrage qui sera populaire jusqu'au Moyen-Âge. [Charles W. Pratt, 1979] Parmi les influences possibles de ce récit, on trouve une légende chrétienne qui dit que le démon ne peut être vaincu que par la vertu, la licorne représentant alors le démon. [Chris Lavers, 2009]

    Voici ce qu'en disait, dans les premières années du XIIIème siècle, le Bestiaire de Pierre de Beauvais, le plus proche du Physiologus original: « Il existe une bête appelée en grec monocéros c'est-à-dire en latin unicornis. Physiologue dit que la nature de la licorne est telle qu'elle est de petite taille et qu'elle ressemble à un chevreau. Elle possède une corne au milieu de la tête, et elle est si féroce qu'aucun homme ne peut s'emparer d'elle, si ce n'est de la manière que je vais vous dire: les chasseurs conduisent une jeune fille vierge à l'endroit où demeure la licorne et ils la laissent assise sur un siège, seule dans le bois. Aussitôt que la licorne voit la jeune fille, elle vient s'endormir sur ses genoux. C'est de cette manière que les chasseurs peuvent s'emparer d'elle et la conduire dans les palais des rois. » [Bruno Faidutti, 1996]

    La licorne médiévale doit être capturée par une vierge et amenée devant le roi. Le Bestiaire divin (1852) de Guillaume le Clerc de Normandie dit : « Nous allons parler maintenant de la licorne: c'est un animal qui ne possède qu'une seule corne, placée au milieu du front. […] Cette bête possède une telle vigueur qu'elle ne craint aucun chasseur. Ceux qui veulent tenter de la prendre par ruse et de la lier vont d'abord l'épier tandis qu'elle est en train de jouer sur la montagne ou dans la vallée; une fois qu'ils ont découvert son gîte et relevé avec soin ses traces, ils vont chercher une demoiselle qu'ils savent vierge, puis ils la font s'asseoir au gîte de la bête et attendre là pour la capturer. Lorsque la licorne arrive et qu'elle voit la jeune fille, elle vient aussitôt à elle et se couche sur ses genoux; alors les chasseurs, qui sont en train de l'épier, s'élancent; ils s'emparent d'elle et la lient, puis ils la conduisent devant le roi, de force et aussi vite qu'ils le peuvent. » [Bruno Faidutti, 1996] Il y a là réminiscence de la capture du rhinocéros par la ruse pour être amené aux nobles locaux.  

    capture du rhinocéros - Bruno Faidutti 1996

    La version Syriaque de la capture par une vierge précise même que la licorne tète les seins de la vierge après s'être jetée dans son giron, et en fait une analogie de l'incarnation de Jésus-Christ. La licorne arabe de son côté est capturée en s'enîvrant de lait du sein d'une vierge ou très jolie femme. Cette histoire arabe est très certainement dérivée de l'histoire chrétienne.

    D'autres versions plus tard ont indiqué qu'un jeune humme déguisé en femme pouvait très bien servir d'appât et qu'il n'était pas nécessaire d'utiliser une jeune vierge. L'abbesse Hidelgarde de Bingen quant à elle considère qu'un groupe de vierges est plus attractif qu'une vierge seule pour la licorne. Il est possible que l'abbesse ait monté cette histoire de toutes pièces pour contrer la légende de la vierge seule et nue sous un arbre, en tant que responsable d'une communauté religieuse. [Odell Shepard, 1930]

    Ainsi partir du Moyen-Âge, il est dit que « Ceste beste est si forte qu'elle ne puist estre prize par la vertu des veneurs, sinon par subtilite. Quant on la vieult prandre, on fait venir une pucelle au lieu où on scet que la beste repais et fait son repaire. Si la licorne la veoyt, et soit pucelle, elle se va coucher en son giron sans aucun mal lui faire, et illec s'endort. Alors viennent les veneurs qui la tuent ou giron de la pucelle. Aussi si elle n'est pucelle, la licorne n'a garde d'y coucher, mais tue la fille corrompue et non pucelle. » L'épisode où la licorne se couche dans le giron, nous dit le commentateur, vient d'Orient, où c'est une scène très populaire. Le commentateur du texte nous rappelle aussi qu'un auteur, Damir, indique que la licorne vient téter la fille, et donc celle-ci n'est pas vierge. [Jules Berger de Xivrey, 1886][Commission royale d'histoire, 1845] La licorne n'est pas la seule créature censée savoir distinguer entre une « vraie » et une « fausse » vierge. [Odell Shepard, 1930]

    Cela n'empêche pas l’iconographie chrétienne de récupérer l'image de la chasse à la licorne comme une allégorie de la Passion du Christ. [Charles W. Pratt, 1979]

    De par son symbolisme, la licorne apparaît dans l’iconographie chrétienne : « la licorne […] était pour le moyen âge un symbole de la force indomptable oubliant sa puissance dans le giron d'une vierge : partant elle était devenue l'emblème de la virginité, mais surtout l'incarnation du Verbe divin dans le sein de Notre-Dame. On en voit un exemple dans [une gravure allemande]. Par une pieuse bizarrerie qui a son charme de naïveté, l'Annonciation y prend la forme d'une battue où le Fils de Dieu, sous l'emblème de la licorne, se jette dans le sein de la Vierge. » De même, « Sainte Justine de Nicodème a été figurée aussi avec la licorne près d'elle, parce que sa virginité fut inexpugnable aux ruses de la magie. » [Charles Cahier, 1867]

    Néanmoins, dans le contexte christique, la scène de la vierge à la licorne donne alors un double sens à la Vierge Marie : à la fois mère du Christ (la licorne allant s'incarner dans son sein) mais aussi traîtresse qui mène à sa perte. [Nancy Hathaway, 1980]

     

    Dès 1624, la vierge « sert d'ameçon, par lequel on prend cet animal ». [Jacques Doublet, 1625]

    Même les traités d'héraldique mentionnent ce mythe : « il est impossible de l'attraper, que par le moyen d'une fille vierge, que les Veeurs font asseoir au lieu où ils savent que la beste s'en va boire et viander ; car la Licorne accourt vers cette pucelle, luy fait mille caresses, se couche auprés d'elle, & pose sa teste sur son giron, puis s'endort d'un profond sommeil : & alors la fille donnant le signal aux chasseurs, ils viennent promptement, & la prennent sans aucune peine ; car d'une autre sorte ils n'en pourroient approcher. » [Marc de Vulson de La Combière, 1669]

    Un magasine de 1779 rapporte l'épisode de la façon suivante : « Il n'y a qu'une façon de le prendre (…) une jeune fille doit s'asseoir où on sait que vit la licorne ; et lui, aussitôt qu'il la voit, il l'approche doucement, et la laisse le caresser, jusqu'à ce que, reposant sa tête sur son sein, ou sur ses genoux, il s'endort » [The Lady's Magazine, 1779]

    Il a été analysé en 1785 que, parfois (rarement), la Vierge du Zodiac est représentée avec une licorne à ses côtés. Ainsi certaines cartes astronomiques donnent à une constellation voisine de la Vierge le nom de Licorne. Cette association ne s'est pas faite chez les Anciens (Grecs et Romains) pourtant habités à l'astrologie et à l'examen des constellations extra-zodiacales en rapport avec le Zodiac. C'est donc que cette association s'est faite au fil du temps et n'est pas héritée de l'Antiquité. C'est ce rapprochement de la virginité et de la licorne qui a fait de cette dernière un symbole de pureté. [L'esprit des journaux, 1785]

    En 1856 le récit est raconté de la sorte : « le moyen le plus sûr de s'en emparer, était de placer auprès de son gîte une jeune fille vierge. Alors la licorne venait et s'endormait dans le giron de la fille. Toutefois, si celle-ci n'avait pas conservé sa virginité, l'animal, au lieu de s'en approcher avec douceur, se jetait dessus avec fureur et la tuait. Mais il est aussi une autre version des Arabes qui contrarie un peu cette première, car elle affirme que la licorne n'accourt auprès de la jeune fille que pour la téter. » [Louis Pierre F. Adolphe Chesnel, marquis de la Charbouclais, 1856] Cette version est confirmée par une revue anglaise de la même année. [Goldthorn Hill, 1856]

    La vierge et la licorne

    En 1857, un dictionnaire rapportait encore « On ne peut (…) la prendre vivante qu'en plaçant auprès de son gîte une jeune fille vierge. » [Marie Nicolas Bouillet, 1857] tandis qu'une gazette de la même époque affirme : « Forte comme le cheval, la licorne est blanche comme une jeune fille : elle en a la grâce et la douceur. Lorsque cette bête intrépide est poursuivie par les veneurs, elle résiste à outrance et sa redoutable corne n'épargne ni les chiens, ni les hommes. Mais lorsqu'elle se voit forcée, parfois une Vierge se rencontre dans le bois qu'elle habite : la licorne, alors, rompt la chasse ; et, s'agenouillant devant la Vierge, elle incline mollement sa tête en son giron. Plus de résistance : elle se laisse prendre à la main par cette Vierge. Seulement, arrivée là, elle trouve un asile inviolable ; et nul gentilhomme n'oserait, en pareil lieu, la saigner et en faire curée. » [La Gazette des Beaux-Arts, 1857]

    Ainsi en 1860 « on admet, en revanche, que la licorne aime la chasteté en telle sorte qu'elle ne se peut prendre qu'en envoyant une jeune vierge aux lieux où elle a coutume d'aller boire et se repaître, à laquelle elle court aussitôt qu'elle l'aperçoit, et, penchant la tête sur ses genoux, s'y endort d'un sommeil si calme qu'il est facile aux chasseurs de la prendre. » [William Duckett (fils), 1860]

    On remarque donc que dans les premières versions de ce récit, il s'agit d'une ruse pour capturer l'animal mais, les siècles aidant, il s'agit ensuite de la tuer. C'est la vertu qui enchante l'animal ; comme il y a « odeur de sainteté » il y a bientôt « odeur de vertu » et c'est au nez que la licorne reconnaît les vierges, à moins que sa lubricité ne la fasse se jeter sur tout ce qui porte une robe et de cheveux longs – même un chasseur déguisé pour l'occasion.

    En effet les Cyranides, (XIVème siècle, texte d'origine hellénistique,) contiennent un bestiaire où . rhinocéros et monocéros sont confondus en un seul animal. Si celui-ci est attiré par l'odeur et l'aspect des jeunes vierges, c'est en raison de sa grande lascivité, que confirment d'ailleurs les propriétés aphrodisiaques d'une boisson concoctée à partir de ses testicules [Bruno Faidutti, 1996]

    Certains auteurs précisent que la fille doit être attachée à un arbre, ou nue, pour attirer la licorne. Ou encore, qu'il faille amener la jeune fille de préférence près du lieu où vit la licorne.

    Le lien entre la licorne et l' « odeur de sainteté » ou de chasteté de la Vierge Marie se fait par la cannelle. En effet l'Odor Castitas de la Vierge est la cannelle, parfum rare venu du Paradis, comme l'encens. Cet encens est en Chine l'odeur du qi, le souffle de vie, et est lié au mythe de la zhi, symbole divin d'éternité, d'immortalité et de paradis perdu. Les mythes de la zhi et de la licorne européenne capturée par une Vierge se font écho. [Jeannie Thomas Parker, 2007]

    Une autre possible origine de la légende de la capture par une vierge est l'antholops (antilope) du Physiologus, une sorte de licorne dont les cornes en dents de scie peuvent couper les arbres. Lorsque l'antholops va voire à l'Euphrate, il se prend les cornes dans les vignes, hurle de terreur, et se fait ainsi capturer par le chasseur. Peut-être que les vignes, en devenant « vierge », ont pu donner naissance à la légende de la capture par une vierge. [Odell Shepard, 1930]

    Une autre possible origine est la légende selon laquelle pour tuer le rhinocéros, il faut utiliser la ruse. Les chasseurs vont dans la province de Goyame, au pied des Montagnes de la Lune, accompagnés d'une guenon entraînée spécialement pour l'occasion. Les tours de la guenon distrayent le rhinocéros, puis elle se met à lui gratter le dos et le ventre jusqu'à ce qu'il s'endorme, permettant aux chasseurs de le tuer. [Odell Shepard, 1930]

    Yvonne Caroutch quant à elle rappelle la légende de Enkidou, l'homme sauvage que les dieux créèrent à la demande des hommes désemparés. Il est le fils de la fée Urvasi, qui se transforma en gazelle après s'être baignée dans une fontaine contenant de la semence humaine. Lui aussi sera subjugué par une femme qui le conduira au palais du Roi et en fera un être civilisé, comme dans l'épopée de Gilgamesh. En effet cette histoire est reprise par le Physiologus, transforment l'ascète en chevreau d'où la légende occidentale de la licorne tombat dans le piège d'une jouvencelle. [Yvonne Caroutch, 1997]

    La vierge au miroir

    Jean-Pierre Jossua compile, dans « La licorne, histoire d'un couple » toutes sortes de représentations deu couple vierge / licorne, avec comme accessoire, un miroir. Il semblerait qu'il s'agisse à l'origine d'un appeau de chasse, comme le moiroir aux alouettes. Il pourrait aussi s'agir d'un symbole de la virginité (un miroir qui ne se ternit pas) ou de la fidélité conjugale.

     

    Les représentations au miroir évoluent : tantôt la dame s'y mire, tantôt elle présente le miroir à la licorne. Tendre le miroir à la licorne, c'est demander à celle-ci de juger de la virginité, de la pureté, de la dame. Mais aussi, c'est prouver de la réalité de la licorne, car si elle peut se refléter dans le miroir, c'est qu'elle est bien réelle. Rappelons que ni les fantômes ni les vampires ne se reflètent dans les miroirs ! [Jean-Pierre Jossua, 1985]


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