• Utilisation médicinale de la licorne

    Utilisation médicinale de la licorne

    coupe corne rhino - Odell Shepard - 1930

    La « corne de licorne » ou tout simplement « licorne » [Frédéric Cuvier, 1828] est depuis longtemps un antipoison [Goldthorn Hill, 1856], un antidote, un aphrodisiaque... Cela est dû à un glissement de propriété venue de la corne de rhinocéros [Marie Nicolas Bouillet, 1857] d'une manière étudiée par Jeannie Thomas Parker en 2007.

    Huldegarde de Bingen est la première à avoir écrit au sujet des propriétés magiques de la licorne – mais pour cette auteure, c'est tout le corps de la licorne qui est magique, tout comme le rhinocéros en Indes. Odell Shepard suppute que ce sont les Arabes qui ont amené les croyances dans les vertus de la licorne en Europe. [Odell Shepard, 1930]

    Notons que parmi les histoires médiévales sur Alexandre le Grand, certaines font mention d'une licorne, dont la valeur proviendrait de l'escarboucle à la base de sa corne. Ce « rubis de licorne » possède bien entendu des propriétés médicinales mais n'est pas devenu aussi populaire que la corne. Concernant la corne de la licorne, les auteurs ne sont pas d'accord au sujet de sa longueur. Certains vont même jusqu'à dire que la corne de la licorne est si lourde que cette dernière ne peut pas lever la tête. [Odell Shepard, 1930] Nous allons donc avoir plusieurs substances différentes nommées « corne de licorne ».

    D'après Bruno Faidutti, c'est l'identification de la licorne à l'âne des Indes d'Élien qui est à l'origine de la croyance aux vertus médicinales de la corne de licorne, et qui a donné naissance à la légende de la purification des eaux. [Bruno Faidutti, 1996]

    La corne de rhinocéros

    La corne de rhinocéros est utilisée dans la pharmacopée chinoise pour faire baisser la fièvre depuis le 2ième siècle avant JC. Leur forme conique et le trou à leur base fait qu'elles sont utilisées pour faire des tasses pour le vin de riz et ce, jusqu'au 16ième siècle après JC au moins. Des documents historiques font aussi état de dés en corne de rhinocéros. Il y avait un lien symbolique avec la divination.

    Cette chercheuse a démontré que le temps a opéré un mélange entre l'image de la zhi et celle du rhinocéros, autre créature asiatique. Nommé si (femelle) ou xi (mâle) à l'époque des os oraculaires, il était chassé en le faisant tomber dans une fosse, principalement pour son cuir afin d'en faire des armures. Plus tard, cuir et corne de rhinocéros et d'autres animaux sont utilisés pour faire de la colle pour les arcs composites. Petit à petit, le rhinocéros, comme le saola, a migré vers le sud à cause du changement de climat. Comme la corne de rhinocéros avait des propriétés magiques contre les poisons, et que celle de la zhi protégeait des forces du mal, les deux animaux, devenus légendaires, ont fusionné dans l'esprit des gens.

    Mais l'utilisation la plus fascinante de la corne de rhinocéros est en tant qu'antidote à l'époque de la Chine de l'Âge de Bronze (3ième siècle avant JC). Le poison spécifiquement ciblé par la corne de rhinocéros est fait à partir des plumes d'un oiseau nommé zhen ou, en français moderne, serpentaire bacha. Néanmoins la validité du poison de ses plumes, et de l'effet de la corne de rhinocéros sur ce poison, reste inconnu pour le moment. La corne de rhinocéros était aussi utilisée pour faire des cuillers à touiller la boisson pour en détecter le poison : si une écume se forme, c'est empoisonné. Une chanson de la dynastie Song (960-1280 après JC) insiste sur le fait que le zhen (serpentaire) et le rinocéros boivent aux mêmes points d'eau : le zhen l'empoisonne et le rhinocéros utilise sa corne pour purifier à nouveau les eaux.

    Durant la période Han (200 avant JC - 200 après JC), la corne de rhinocéros a commencé à être importée par bateau depuis Sumatra et depuis l'Afrique car elle devenait rare à cause de son utilisation en médecine et comme ornement de luxe. Son prix atteint et dépasse la valeur du jade. Le rhinocéros vivant était aussi demandé par la Chine comme cadeau diplomatique.

    Avec la chute de la dynastie Han durant le 3è siècle après JC, des croyances liées à la magie et à la quête de l'immortalité se répandent dans la population. Éloigner le chaud et le froid, protéger de la poussière, briler dans la nuit, permettre de marcher sur l'eau, soigner tous les poisons… sont des propriétés qui sont accordées à la corne de rhinocéros. En conséquence, la demande en cornes de rhinocéros augmente drastiquement.

    Les différents propriétés de la corne de rhinocéros semblent provenir des écrits d'un certain Ge Hong au début du 4è siècle. D'après lui, certains types de cornes de rhinocéros étaient nommés tongtianxi et elles étaient les plus rares, permettant de communiquer avec le ciel. Une autre propriété était d'éloigner les inondations et des statues en bronze de licorne-rhinocéros ont été créées à l'époque Qing (1640-1910 après JC) au bord des fleuves. Cette propriété est peut être une mauvaise lecture des propriétés légales de la zhi. Le haijxi est un autre type de corne, effrayant les volailles. L'idée est venue durant la période Han que la corne de rhinocéros a une veine rouge à l'intérieur, ce qui peut être l'origine des croyances européennes qu'il y a une escarboucle à la base de la corne de la licorne. Une autre propriété est de ne pas absorber l'eau : la corne de licorne suinte en Chine comme en Europe. Elle brille la nuit, détecte le poison, protège contre la magie noire et la folie. Ainsi la licorne Européen doit beaucoup de ses qualités au zhi-rhinocéros de Chine.

    Une autre point intéressant est les motifs qui apparaissent dans la corne de rhinocéros quand on la coupe et qu'on la polit. Les fibres de kératine forment une sorte de mosaïque avec dans chaque morceau, des cercles concentriques. Quand la corne est fraîche les dessins noirs et blancs sont très contrastés. Suivant les motifs qui apparaissent, la valeur et la signification symbolique changent pour la société chinoise. Les noms des motifs, rappelant des nuages, des fleurs etc. donne naissance à la légende suivant laquelle des motifs d'animaux et de fleurs apparaissent dans la corne de licorne-rhinocéros quand on la coupe.

    Les mythes sur l'origine de ces motifs incluent l'empreinte des choses observées dans le ciel durant la grossesse de la mère licorne-rhinocéros. Le mythe s'est répandu de sorte que tous les rhinocéros se sont mis à pouvoir utiliser leur corne pour communiquer avec le ciel. Dès le 8è siècle le rhinocéros devient une créature du monde des esprits, le lingxi - l'esprit-rhinocéros-licorne étant le xiniu. Ce xiniu a la forme de la zhi, les nuages du qi, et une posture dans laquelle il tourne sa tête en arrière pour regarder la lune par-dessus son dos. Il est lié aux amants. Quant au rhinocéros-licorne, il devient durant la dynastie Ming (1370-1644 après JC), un boeuf magique volant couvert de fourrure et regardant la lune. Voilà tout ce qu'il reste à l'époque Ming du tongtianxi, le rhinocéros qui communique avec le ciel.

    Les cornes de rhinocéros ont des cercles concentriques dans leur coupe, comme un arbre ; ces cercles sont peut-être l'origine des stries qu'on décrit sur les cornes de licorne. Ces spires, qu'on retrouve sur la défense du narval, ont pu encourager le commerce de ce produit durant la Renaissance européenne. Le commerce des défenses de narval est très ancien et date au moins du 3è siècle après JC bien qu'il ne soit devenu d'importance qu'à partir du 8è avec une apogée au 10è-13è siècle. Ce commerce n'a pas eu lieu qu'en Europe mais également en Asie en passant par l'Europe et la Turquie. Durant cette période, peu de distinction est faite entre l'ivoire de morse et celui de narval. Une deuxième route de commerce existe par le nord-est de la Chine

    Au10è siècle les Arabes se rendent compte qu'il est lucratif de vendre des rostres de narval en Asie ; les Chinois pensent d'abord que ce sont des dents de serpent millénaire. La mode de la corne de rhinocéros comme ornement est en train de se perdre, remplacé par l'or, et la corne de rhino est dévaluée. Petit à petit la pharmacopée se tourne vers un autre type de corne, plus cher et forcément plus efficace : la défense de narval. L'utilisation de cet ivoire se répand rapidement dans toute l'Asie. Les nomades emportent avec eux la défense de narval et les légendes perses sur le karkadan, ainsi les Bulgares du 10è siècle connaissent les deux créatures. Un Arabe de l'époque va plus loin, associant la défense de narval, le karkadan (rhinocéros) et les propriétés légendaires de la corne de licorne. La corne est nommée al-chutww et il n'est pas clair si c'est une corne de rhinocéros ou de narval.

    En Chine, les deux sont interchangeables dans l'esprit des gens dès la fin du 10è siècle et au 12è, c'est en Europe que la défense de narval s'arrache plus chère que l'or.

    L'arrivée des Mongols en Eurasie répand à nouveau les idées d'ordalie des animaux, toujours à base de créatures cornues et chargeantes, existantes ou mythiques tandis qu'elle répand l'idée que les défenses de narval sont des dents de serpent et qu'elles neutralisent les poisons. Au 14è siècle on l'appelle guduxi, gu-poison-corne.

    En mettant côté à côte la zhi et sa corne droite, les représentations arabes des rhinocéros avec une corne droite, puis avec des stries imitant la corne du chiru tibétain, et finalement la défense du narval, le glissement de propriété et d'origine entre la corne de rhinocéros et celle du narval s'explique, avec le commerce comme lien. [Jeannie Thomas Parker, 2007]

    La licorne-rhinocéros, sa corne ne serait efficace en tant que contrepoison que si elle proviendrait d'un mâle ne s'étant pas accouplé. [François-Alexandre Aubert de La Chesnaye-Desbois, 1759][Dictionnaire raisonné et universel des animaux, 1759]

    Le parallèle entre le rhinocéros et la licorne est visible dans la cathédrale Saint Marc de Venise, où deux défenses de narval sont suspendues avec une corne de rhinocéros sous l'appellation de « cornes de licornes ». [Odell Shepard, 1930]

    La défense de narval et ses cousines

    Revenons à l'Europe et au point de vue européen sur les cornes de la licorne à-travers l'Histoire.

    C'est en Angleterre, à la fin du XIIème siècle, que cette corne prit pour la première fois l’aspect que nous lui connaissons aujourd’hui: longue et fine, blanche ou beige, spiralée, semblable en tous points aux défenses de narval. L'influence du modèle anglais, mais aussi sans doute l'apparition en Europe continentale des premières incisives de narval venues de Scandinavie, d'Islande et des îles britanniques, aidèrent cette image à se répandre. [Bruno Faidutti, 1996]

    Les premières cornes de licornes européennes étaient en fait des défenses de narval. « La corne ou plutôt la dent de Narwhal a été prise longtemps pour la corne de la licorne (…) On faisoit autrefois, dans la médecine, un cas singulier de cette corne. (…) Elle étoit donc connue dès les anciens tems dans la matière médicale, sous le nom de vraie licorne (unicornu verum). [Anne-Gabriel Meusnier de Querlon et al., 1779]

    En 1582, le célèbre médecin Ambroise Paré rédigea un ouvrage afin de réfuter les propriétés médicales de la « corne de licorne ». Il commençait ainsi : « Parce que plusieurs s'estiment bien asseurez, & munis contre la peste, & toutes sortes de poisons & venins, par le moyen de la corne de Licorne ou Monoceros, prise en pouldre, ou en infusion : i'ai pensé faire chose agreable & profitable au public, si par ce discours i'examine ceste opinion tant inveterée, & toustefois fort incertaine. ». À l'époque, « [la défense de narval, prise pour corne de licorne] se vendait plus cher que de l'or : il était passé en coutume d'en faire tremper un morceau dans la coupe où le roi buvait, comme antidote de tout poison ; et les médecins les plus hauts placés, bien que convaincus de l'erreur générale, en prescrivaient cependant pour obéir à l'opinion. » La vente de « cornes de licornes » relève donc de l'escroquerie. L'anecdote la plus marquante concernant l'utilisation de la licorne en médecine que Ambroise Paré nous rapporte, est la suivante : une marchande, n'ayant plus d' « eau de licorne » (eau dans la quelle a trempé un morceau de licorne) distribua de la simple eau de rivière, qui eut la même efficacité médicale que l'eau de licorne. [Ambroise Paré, 1840] C'était la découverte de l'effet placébo.

    En réponse à Ambroise Paré, Jacques Doublet rédigea un Discours contre ceux qui nient qu'il y ait eu des Licornes, ny qu'il y en aye, afin de rendre la corne de Licorne qui est garder en l'Eglise de sainct Denys (grandement prisée d'un chacun pour sa rareté) de nulle valleur, prix & estime. [Jacques Doublet, 1625] Il y indique que « cette corne de Licorne sert grandement contre le venin, & pour chasser les mauvaises humeurs beuvant de l'eau où elle aurait trempé : & a une propriété encore, qu'estant mise tremper dans une cruche pleine d'eau par la pointe qui est massive, jusque à peu près de deux pieds, le creux en hault, dedans 24 heures se trouve de l'eau en ce creux qui a monté par les ports d'icelle. Est aussi à remarquer que quand il y a assez bonne espace de temps que ceste corne n'a trempé en l'eau, lors que l'on vient à l'y mettre, elle fait perler l'eau, ainsi que des perles, & bouïllonner. » Ces propriétés indiquent la porosité de la défense de narval dont il est question. D'autre par, la corne de la Licorne « a une merveilleuse force contre le venin & poison. »

    La (défense de narval) corne de licorne possède une propriété que les cornes de chèvres, bœufs… n'ont pas, et qui fut remarquée au XVIIè siècle. En effet, la première est constituée d'ivoire et, au contraire des secondes, ne se ramollit pas dans l'eau, ni dans le feu, ni dans la vapeur. Mais la plupart des cornes de licornes vendues dans le commerce ne sont que des défenses de narval, hélas pour le client, [Sir Thomas Browne, 1658] lorsqu'il ne s'agit pas tout bonnement d'ossements de baleine ou de dents d'hippopotame ou d'éléphant. [Franc̜ois Victor Mérat de Vaumartoise, Adrien Jacques de Lens, 1837]

    Un dictionnaire de 1727 suppose que les vertus attribuées à la corne de licorne viennent de sa rareté. Parmi ces vertus, « Le Conciliateur dit que la licorne suë en présence du rapellus, ou d'une vipere, ou d'un fiel de leopard ; ce qu'elle ne fait point en présence d'autres poisons. » Cet ouvrage précise que « cela est encore fabuleux » mais indique à l'article sur le narval que sa corne est « cordiale, sudorifique, propre pour résister au venin & pour l'épilepsie ». [Antoine Furetière, 1727]

    Plus tard cette tradition fut recueillie dans un dictionnaire : « On se servait de la corne de licorne pour faire l'épreuve des mets dans les repas du Moyen-Âge. On était persuadé que la corne de licorne préservait de tous maléfices. L'écuyer tranchant, qui servait à la table du duc de Bourgogne, Charles le Téméraire, après avoir coupé le pain, le touchait tout autour avec la licorne d'épreuve. Il en faisait autant pour les divers plats qui étaient placés devant le duc. ». [Adolphe Chéruel, 1855]

    À propos de l'utilisation de la corne de licorne comme antidote aux poisons, un ouvrage de 1781 rapporte « On avoit donné, on le lit dans Wormius, à des chiens, à des chats et à des pigeons de l'arsenic qui n'avoit pas eu d'effet, parce que, disoit-on, l'on avoit fait prendre de la rapure de cette corne à ces animaux. Il sembloit donc que l'on ne pouvoit pas douter de l'existence de la licorne : il résultoit du moins de tout ceci qu'il y avoit un animal armé d'une corne très longue, puisque l'on en connoissoit une d'une longueur considérable, comme devoit être celle de la licorne ; que l'existence de cette corne n'étoit pas équivoque, les cabinets d'un grand nombre de curieux en renfermant quelques-unes : mais il restoit toujours à savoir de quel animal cette corne venoit, s'il étoit terrestre ou aquatique. » [Pline l'Ancien, 1781] Il s'agit ici de défense de narval, comme le découvrit Wormius en se procurant le crâne et la défense de ladite créature.

    Ainsi les puits du palais de Saint-Marc à Venise sont-ils préservés de toutes tentatives d'empoisonnement parce que des cornes de licornes y ont été jetées. [Jacques-Albin-Simon Collin de Plancy, 1846] [Louis Pierre F. Adolphe Chesnel, marquis de la Charbouclais, 1856] Là encore ce sont des défenses de narval.

    Laurens Catelan et Conrad Gestner sont d'accord pour dire que l'eau chaude détruit les vertus de la corne de licorne. [Odell Shepard, 1930]

    La corne de licorne formait aussi la main de justice, joyau de la Couronne de France : ce bâton d'or massif, transmis au souverain durant le couronnement, est surmonté d'une main sculptée dans de l'ivoire de licorne [Adolphe Chéruel, 1855] – une défense de narval. Un parallèle est fait entre la Main de Justice chassant les vices hors du royaume, et la corne de licorne chassant le venin. [Marc de Vulson de La Combière, 1669]

    main de justice - Bruno Faidutti 1996

    La licorne fossile connut pourtant une brillante carrière. Elle tient son nom, non de son origine supposée, la plupart des auteurs ne croyant pas qu’il puisse s’agir de restes de licorne, mais de ses propriétés médicinales que l’on pensait équivalentes, voire supérieures, à celle de la véritable corne de licorne. Tout au long du XVIIème siècle, c’est donc ce nom générique de licorne fossile qui désigna les fossiles animaux et végétaux, et parfois plus particulièrement les défenses de mammouths, utilisés en médecine. [Bruno Faidutti, 1996] Des fois il s'agit de défenses de morse, ou de simples morceaux de bois. [Sir Thomas Browne, 1658] Les ossements fossiles de créatures inconnues à l'époque furent désignés comme ceux de licornes (référence à Leibniz peut-être).[Franc̜ois Victor Mérat de Vaumartoise, Adrien Jacques de Lens, 1837] De manière générale, toute « corne de licorne » trouvée sous la terre est une « licorne fossile » [François-Alexandre Aubert de La Chesnaye-Desbois, 1759], même s'il s'agit d'une stalactite.

    Le khutu / chutww / chatuq

    Utilisation médicinale de la licorne

    Le khutu est une matière animale décrite dont on peut remonter la trace jusque vers 1121 chez un auteur musulman. Il s'agirait de l'os frontal d'un boeuf unicorne, de la dent d'un poisson du nord, d'une corne, d'une racine, de la dent d'un serpent… C'est une matière très dure, dont l'aspect ou les motifs rappellent des asticots, ou miroite. Cette matière peut avoir différentes couleurs, et les Chinois disent que cette matière suinte quand on l'approche de poison.

    Il peut s'agir de l'ivoire de morse ou de narval, tous les deux étant vendus à l'époque en morceaux ce qui diminuait les chances de voir la différence de source entre les deux. D'ailleurs les auteurs médiévaux parlent de deux variétés de khutu, l'une courbe (morse) et l'autre droite (narval). L'aspect « en asticot » du khutu rappelle l'ostéodentine de l'intérieur des défenses de morse (qui ressemble à l'aspect d'un gâteau de riz).

    Le khutu comme ivoire d'oiseau, fait penser aux crânes de rhinocéros laineux, abondants dans une des régions d'origine du matériau. En effet cet animal a le museau recourbé vers le bas, comme un bec d'oiseau, et sa corne est parfois nommée « serre d'oiseau ».

    Une autre hypothèse est que le khutu est de l'ivoire fossile de mammouth, car l'ivoire fossile peut avoir de nombreuses couleurs, comme le khutu. Et seules les défenses de mammouth ou d'éléphant peuvent être assez grandes pour donner des « planches » comme indiquées dans certaines sources relatives au khutu.

    Pourtant certaines sources indiquent qu'il y a une différence entre le khutu et l'ivoire de morse, et les revendeurs de khutu insistent que la matière provient du front d'un boeuf. Dans la zone en question, vivent quarante-cinq espèces de bovidés, plus le rhinocéros indien.

    En prenant les espèces locales, seules certaines chèvres peuvent donner un os frontal assez épais pour être du khutu. De toutes ces chèvres, seul le boeuf musqué ressemble à un boeuf, et l'os frontal du mâle peut avoir dix centimètres d'épaisseur. Bien que l'espèce était éteinte dans la zone au Moyen-Âge, elle survivait au Groenland, en Sibérie et aux environs de l'Alaska.

    Pour revenir aux propriétés du khutu, elles sont présentes dans la littérature musulmane mais pas dans les documents chinois. Il pourrait s'agir alors d'une sorte d'arnaque commerciale, le peuple chinois gardant les « vraies » cornes de licornes pour eux (cornes de rhinocéros), et vendant le khutu bien trop cher, avec des promesses de magie qu'il ne possédait pas. [Chris Lavers, 2009]

     

    C'est à partir du XVIème siècle que la différence est faite entre les licornes de terre et les licornes de mer, ou narvals. Avec la reconnaissance de l'existence des narvals commence le doute quant à l'existence des licornes. S'ensuit le début du doute quant aux qualités médicinales de la « corne de licorne ». [Commission royale d'histoire, 1845] Mais entretemps la défense de narval intégra la pharmacopée de la fin du XVIIème siècle, comme la corne de licorne faisait partie de celle du XVIème siècle. Et si les propriétés reconnues au rostre du cétacé nouvellement découvert étaient moindres, et moins merveilleuses, que celles attribuées autrefois à la corne de la fantastique licorne, cela était dû à une évolution générale de la pharmacie, devenue prudente et expérimentale, plus qu'aux révélations sur l'origine de ces ivoires torsadées. ce n'est qu'en 1746 que la « corne de licorne » disparut de la pharmacopée officielle des apothicaires de Londres. [Bruno Faidutti, 1996]

    Distinguer la vraie licorne de la fausse

    La corne de licorne était censée protéger de tous les venins et substances toxiques, ainsi que de la peste. En 1388 est enregistrée la première instance de corne de licorne commandée afin de faire l'épreuve des poisons. [Odell Shepard, 1930]

    On prétendait qu'elle suait en présence de créatures venimeuses, et Ambroise Paré réitéra l'expérience avec une licorne mais aussi toutes sortes d'objets de nature similaire, c'est-à-dire polis et froids, comme les miroirs. Il n'y eut pas de différence entre la licorne et le miroir, la vapeur se déposant pareillement sur les deux. On disait aussi qu'araignées, scorpions, crapauds... mourraient lorsqu'on traçait autour d'elles un cercle de la pointe d'une corne de licorne. Ambroise Paré tenta l'expérience, et les créatures passaient le cercle sans dommage; même après trois jours de trempage dans la même eau, crapaud et licorne étaient tous deux inchangés. [Ambroise Paré, 1840]

    Les Arabes ont sur l'alicorne (la corne de la licorne) des idées étranges. Pour eux, si on la coupe longitudinalement, l'image d'un homme, d'un poisson et d'un paon apparaît en blanc sur fond noir. [Odell Shepard, 1930]

    Une autre expérience pour distinguer la « vraie licorne » est de poser un morceau de soie sur un charbon ardent, et la licorne par-dessus la soie. Si la licorne est vraie, la soie ne se consume pas. [John George Wood, 1865]

    Avec le temps – et la reconnaissance de ce que la « corne de licorne » n'est que défense de narval – l'utilisation médicinale de la corne de licorne fut attribuée à la défense de narval. [Franc̜ois Victor Mérat de Vaumartoise, Adrien Jacques de Lens, 1837] Elle proviendrait à l'origine d'un glissement de sens symbolique entre le cerf et la licorne, entraînant un glissement de propriétés médicinales. [Sir Thomas Browne, 1658][Goldthorn Hill, 1856][Franc̜ois Victor Mérat de Vaumartoise, Adrien Jacques de Lens, 1837] Ainsi c'est sous le nom de « vraie licorne » qu'était connue la dent de narval [John George Wood, 1865], même lorsque l'apothicaire était conscient que ce n'était pas la une corne de licorne.

     

    cerf et licorne, Bruno Faidutti, 1996

    Pour savoir si la corne est bonne, d'après Dapper, « les Portugais mettent le bout de la corne sur le plancher, & suspendent immédiatement au-dessus une épée qui touche la corne par la pointe, & dont la garde est attachée à un fil. Quand la corne est bonne, elle est dure, & l'épée n'y pouvant entrer ne fait que tourner autour de son centre ; mais lorsqu'elle n'est pas bonne, l'épée s'y enfonce. » [Dictionnaire raisonné et universel des animaux, 1759]

    Prix de vente de la licorne

    Pour les cornes de licornes vendues en pharmacies, leur prix surpassait au poids celui de l'or et ce jusqu'au XVIIième siècle. L'exploitation, le partage, le commerce de ces défenses de narval était une affaire sérieuse pour les familles de la noblesse. Nombreux souverains comme Charles Quint ont possédé des « cornes de licorne ». Un certain Casimir en possédait plusieurs lui aussi. Quand il fallait ôter une portion de la corne de Casimir qui se trouvait en pharmacie. Les deux familles à qui elle appartenait déléguaient des commissionnaires pour vérifier que seule la quantité strictement nécessaire était prélevée. Cette corne fut partagée définitivement en 1550. En 1559, une corne de licorne fut vendue pour 30 000 ducats. [Commission royale d'histoire, 1845]

    Les cornes de licorne étaient vendues si chères que même Caspard Bartholomius ne pouvait croire que le Sultant soit assez riche pour en posséder douze en même temps. [Odell Shepard, 1930]

    Croire ou pas en ses vertus

    Notons que des médecins qui ne croyaient pas dans les vertus de la corne de licorne, devaient tout de même la prescrire, car si le patient mourrait, on reprocherait au médecin de n'avoir pas prescrit de licorne.

    Andrea Marini, un auteur de Venise, indique que si les grands de son temps utilisaient une épreuve de licorne, non pas parce qu'ils y croyaient, mais par espoir que d'éventuels empoisonneurs y croient et soient découragés. [Odell Shepard, 1930]


    Tags Tags : ,
  • Commentaires

    Aucun commentaire pour le moment

    Suivre le flux RSS des commentaires


    Ajouter un commentaire

    Nom / Pseudo :

    E-mail (facultatif) :

    Site Web (facultatif) :

    Commentaire :