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Des licornes et des hommes Je suis Amalthæ. Je suis auteurice et essayiste. J'écris sur les troubles dissociatifs, l'autisme, le TDAH, les identités trans, la construction identitaire, l'alter-humanité (otherkins, thérians, fictionkins...)

Alice au pays des merveilles (Lewys Carroll)

Lady-Amalthae

Dans le cadre de mon challenge de lecture Alter Ego, voici ma lecture du livre de Lewis Carroll : « Alice au pays des merveilles » suivi par « De l'autre côté du miroir ». J'ai lu les deux livres en anglais, afin de pouvoir profiter des jeux de mots.

Les deux récits abordent l'imaginaire décousu qui se trouve dans l'esprit peu intégré d'un enfant ou d'une personne dissociée, quel que soit le type de trouble dissociatif qu'elle présente. Les crises existentielles identitaires sont fréquentes.

Le comportement d'Alice est une bonne retranscription du comportement des enfants. En cela, l'auteur a très bien observé les fillettes avec lesquelles il a pu interagir. Sans doute de trop près, mais c'est un autre problème, qui n'a rien à voir avec l'analyse du texte.

L'analyse qui est faite dans l'introduction de mon édition n'est pas exactement la même que celle que j'ai pu en faire. Je vous fais le résumé des deux dans l'article complet, afin que vous puissiez en juger.
 

Content warning : mention de situations de maltraitances, cringe made in Lewis Carrol.

 

Introduction

L'introduction de mon édition indique qu'au-delà des controverses autour de la relation entre Lewis Carroll et Alice Liddel, les aventures d'Alice sont une allégorie de ce qu'un enfant peut connaître et apprendre. Lewis Carroll (LC pour la flemme) était très doué en matière de pédagogie. Mais dans les livres d'Alice, la quête est inversée : Alice est déjà l'être le plus sage de tout Wonderland, la personne la plus raisonnable. Ainsi, il est possible de dire qu'Alice représente ce que les adultes oublient en grandissant. Le monde adulte lui semble irréel, mais il s'imprime déjà en elle.

Pour faire la psychanalyse freudienne du récit : l'enfant rêve d'arrêter de rêver afin de devenir adulte tandis que l'adulte rêve de rêver à nouveau à son enfance. Chaque âge est le miroir de l'autre.

L'introduction de mon édition affirme qu'il est illogique que l'adulte cesse d'être la proie de ses émotions et de ses désirs, donc le monde adulte semble illogique pour l'œil d'un enfant. Je mets cela en parallèle avec le processus d'intégration des différentes parties de soi. Quand on est très dissocié ou, tout simplement, trop jeune pour être complètement intégré, ce processus d'intégration semble impossible, donc illogique. Une personne qui n'est pas submergée ne peut pas être intégrée, elle a forcément « tué » les parties de soi qui submergent encore l'enfant (ou la personne dissociée). Ci-après je parlerai uniquement d'enfant, mais il faudra comprendre « n'importe quelle personne peu intégrée », c'est-à-dire les enfants et les adultes dissociés.

Dans la vie de LC, il y a eu deux Alice. La première était Alice Liddel. À la suite d'événements dont le détail n'est pas passé à la postérité, LC a été banni de la famille Liddel juste avant la publication du Pays des Merveilles. La seconde Alice dans sa vie était sa cousine, Alice Raikes – c'est celle de l'Autre Côté du Miroir.

Dans l'esprit d'un enfant, l'ennui est une énigme difficile à résoudre : la solution à cette énigme provient de l'extérieur, mais pour être efficace elle doit sembler venir de l'intérieur. C'est ainsi que l'introduction, dans un processus d'analyse freudienne, associe l'ennui à une « névrose ». Okay ? Adam Phillips, un analyste, affirme que c'est une erreur de vouloir guérir l'ennui. Alors je ne sais pas s'il avait une définition différente de la mienne en ce qui concerne l'ennui ou s'il n’était tout simplement pas du tout TDAH, mais moi j'ai un avis complètement différent. Pour moi, l'ennui est quelque chose d'atrocement douloureux, à moins que je ne confonde l'ennui « classique » avec le « au secours je n’ai pas assez de dopamine pour lancer une action, sauvez-moi de ma dysfonction exécutive, ô divinités neuroatypiques ! ». En d'autres termes : je trouve qu'il y a là une confusion entre le manque d'intérêt, la sous-stimulation et la dysfonction exécutive. Ce sont trois choses différentes, et avec l'ennui ça en fait quatre, qui sont toutes placées sous le parapluie d'ennui par Adam Phillips.

Pour lui, les aventures d'Alice proposent le chaos du non-sens afin d'apaiser cet ennui. Malgré tout, durant ses aventures, Alice découvre que l'inverse de l'ennui est fait de détresse et de frustration ? Ne vaut-il pas mieux s'ennuyer, dans ces conditions ?

L'introduction aborde également le problème de la communication lorsqu'on est un enfant : le manque d'expérience fait que l'individu n'a pas le bon vocabulaire pour s'exprimer, en plus de n'avoir pas accès à une écoute suffisamment attentive pour comprendre ce qu'il exprime. Ainsi, ils n'arrivent pas à communiquer leur monde intérieur, et les conversations tournent en rond ou s'interrompent brusquement. On retrouve ça dans les aventures d'Alice. Il n'y a pas vraiment de compréhension des émotions. Alice ne comprend pas les émotions des autres personnages, tandis que les siennes la traversent rapidement, sans vraiment de logique ou d'adéquation à la situation. Elle n'est pas encore assez intégrée pour avoir une cohérence interne.

Une autre interprétation de l'histoire d'Alice peut être : la manière dont ses désirs et sa curiosité se transforment en cherchant à se combler.

L'introduction interprète Alice comme décrivant un monde dirigé par la non-détermination et la courbe du mathématicien Poisson – vu que LC était fan de statistiques, de problèmes de maths, etc. Personnellement, j'y vois la simple incohérence du manque d'intégration (infantile ou pathologique), où tout peut coexister en même temps, y compris des situations ou éléments complètement contradictoires.

Lorsque l'introduction critique les mots-valises en affirmant qu'ils sont incapables de transmettre du sens, je ne suis pas d'accord. De mon point de vue, ils créent un nouveau sens. Un sens amusant, symbolique, qui interpelle, qui pousse à la réflexion en frappant à la fois la pensée et l'émotion, la raison et la poésie.

L'intro discourt sur le sujet de « manger ou être mangé » : aucun aliment n'est mangeable dans l'univers d'Alice, car il est sentient, ce qui force la fillette à se rabattre sur la seule chose « non vivante » qu'elle croise, c'est-à-dire, un champignon. Je trouve que ce point d'analyse tombe à côté du sujet. Pour moi, le sujet de la nourriture serait plutôt d'avoir d'un côté le monde absurde de l'enfance où tout est possible, et de l'autre côté, le problème de la sentience. En effet, on ne mange que ce avec qui on n'a aucun lien social, et ce avec qui on a un lien social, on ne le mange pas. Dans les cultures occidentales, en tout cas. Si c'était une question de « les aliments ne sont pas comestibles », Alice ne se goinfrerait pas de biscuits « mange-moi »...

L'introduction se penche ensuite sur le Lapin Blanc. Elle l'associe au sentiment d'inquiétude, qui disparaît sans cesse et qu'on ne veut pas ressentir. Pour moi, il représente plutôt l'adulte inquiet qui n'a jamais de temps pour son enfant, et après qui l'enfant court pour obtenir un peu d'attention.

Puis elle enchaîne avec une obsession pour les probabilités statistiques et le chaos mathématique. J'ai passé cette partie.

Cette intro vous était offerte par un auteur nommé Tan Lin.


 

Alice in Wonderland

Nous arrivons enfin à l'histoire !

Dès le premier chapitre, Alice réagit comme une enfant curieuse qui s'ennuie vite et qui a des idées originales concernant le fonctionnement du monde. Elle s'amuse des fois à « faire semblant d'être deux personnes ». Je mets cela sur le compte du manque d'intégration de l'enfance plutôt que sur une dissociation pathologique, au vu de son âge.

Étant donné son jeune âge, elle présente un certain niveau de confusion identitaire. Après avoir changé, avoir grandi, est-elle toujours la même personne qu'avant ? Elle n'est plus la même petite fille, mais elle n'est pas non plus quelqu'un d'autre, d'une certaine façon, elle reste la même malgré tout. Cela illustre à mon sens la confusion apportée par la croissance, l'évolution rapide que vivent les enfants entre le moment où ils commencent à conceptualiser leur identité et le moment où elle commence à se cristallise et le moment où elle termine son intégration et devient cohérente vers l'âge adulte.

Comme Alice est encore peu intégrée et peu connectée au monde qui l'entoure, elle parle de ce qui l'intéresse sans prendre en compte la sensibilité de son auditoire. Ainsi, elle décrit un chat et un chien chasseurs de souris à … une souris. Oups.

Des jeux de mots s'enchaînent dans le chapitre 3. Je mets cela en parallèle avec la confusion logique qui peut être observée chez les enfants : avec le manque d'expérience de la vie, il est difficile de différencier les homonymes entre eux, car il est difficile de percevoir le contexte dans lequel ils sont utilisés.

Plus Alice consomme de nourriture et de boisson, plus son corps est modifié, changeant de taille. Se nourrir entraîne une modification de son corps, qui s'adapte à ce qui est consommé, que ça soit en termes de calories, de nutriments... Il est possible de faire le parallèle avec la croissance du corps de l'enfant, avec la puberté, mais aussi avec les troubles du comportement alimentaire qu'on peut observer dans les troubles dissociatifs complexes.

Comme Alice a peu de cohérence interne, elle fait des plans pour le futur en priorisant ses désirs (vivre dans le beau jardin qu'elle a vu) plutôt que ses besoins (retourner chez elle). Ce qui est logique : enfant, elle a ses adultes donneurs de soins pour combler ses besoins, donc elle n'a que ses désirs à gérer par elle-même. Cette manière de prioriser les désirs plutôt que les besoins devient maladaptée chez les adultes, car ils sont censés être autonomes.

Le cinquième chapitre présente une nouvelle expression de crise identitaire chez Alice : la petite fille ne sait pas qui elle est, car elle a changé plusieurs fois depuis le matin même. À peine a-t-elle retrouvé sa juste taille qu'elle change à nouveau pour s'adapter à son environnement. On retrouve ce genre de situation chez les enfants en construction identitaire ainsi que chez les personnes chroniquement dissociées qui switchent souvent d'une part /identité à une autre afin de pouvoir s'adapter à chaque situation. Il en résulte une décohérence identitaire interne extrêmement désagréable, voire source de détresse.

Plus loin, le chat du Cheshire a un point de vue intéressant sur la « folie ». Pour lui, il s'agit d'être différent d'un point de référence arbitraire. Il s'agit de la conception sociale (non médicale) de la folie. C'est ce qui fait dire aux gens « c'est un fou ! » dès qu'on parle d'une personne commettant des actes criminels.

Concernant les personnages de la « partie de thé », je les comprends de la manière suivante. Le Lièvre de Mars représente, pour moi, la « folie » du rut chez les lièvres. C'est d'ailleurs l'origine de l'expression. Le Chapelier représente les dégâts neurologiques causés par le mercure qui était utilisé, à l'époque de la rédaction de l'ouvrage, pour faire briller le feutre des chapeaux. Avec tout ce que ça impliquait de dégâts au système nerveux des chapeliers.

La partie de thé « folle » représente, pour moi, une façon d'avoir « trop d'une bonne chose » : tout débordement, même d'une chose agréable, devient maladapté et nocif pour soi-même et les autres.

Avançons un peu, nous découvrons la Reine de Coeur qui passe son temps à crier « qu'on lui coupe la tête ! ». Elle me rappelle les adultes qui, incapables de gérer leurs émotions, deviennent agressifs envers les autres personnes. Notamment, certaines formes de maltraitances infantiles causées par une immaturité émotionnelle parentale : l'enfant est maltraité par un parent qui projette sur lui l'origine de ses propres émotions submergeantes. Dans la même vague d'interprétation, la partie de croquet est impossible à jouer pour Alice. Les règles sont arbitraires et changeantes, les outils et instructions qui lui sont donnés sont maladaptés, voire incompatibles avec la tâche qu'on lui demande d'effectuer. C'est, là encore, une situation qui peut se retrouver dans certains cas de maltraitances. Mais cela peut aussi, tout simplement, illustrer l'incompréhension de l'enfant face à une tâche qu'on lui demande de faire sans avoir pris le temps de bien la lui expliquer. L'enfant se retrouve dans l'impossibilité de réaliser la tâche, pas par manque de bonne volonté, mais par manque d'expérience, de maîtrise et de compréhension des règles.

La Duchesse affirme que tout a une morale, quand on peut la trouver. C'est à la fois vrai et faux. C'est vrai dans le sens où, quand on a une bonne compréhension des événements, avec assez de recul, il est possible de tirer une leçon de tous les événements passés. Ne serait-ce que « il faut que j'arrête d'interagir avec ce type de personne, il n'en ressort jamais rien de bon ». Mais c'est faux dans le sens où les parents maltraitants manipulateurs ont tendance à l'utiliser, à savoir, la justification des maltraitances et négligences sous le prétexte de « leçons ».

De manière générale, j'ai trouvé le personnage d'Alice étonnamment bien écrit. Elle interrompt les conversations à des endroits où il serait logique, pour une enfant, d'interrompre pour poser des questions. Lorsqu'elle se désengage d'une conversation, c'est à des moments où une enfant s'impatienterait et chercherait à sortir de l'interaction. J'en déduis que l'Alice de l'histoire est une retranscription de l'Alice Liddel telle qu'elle a pu se comporter durant la ballade en barque qui a inspiré le Pays des Merveilles.

En conclusion, l'histoire du Pays des Merveilles est un peu à quoi ressemblerait le monde s'il était interprété au pied de la lettre et /ou avec l'ignorance et le manque d'expérience de la vie que peut avoir une enfant. Quant aux réflexions de la sœur d'Alice dans l'histoire, elles représentent, pour moi, les réflexions de LC au sujet de la véritable Alice Liddel.


 

Through the Looking-Glass

Cette seconde aventure d'Alice commence avec des jeux de « et si on disait que... » qui prennent progressivement de l'ampleur pour devenir rapidement chaotiques. La logique interne du jeu est plus ou moins maintenue, mais ce n'est pas la logique du monde physique. Une personne suffisamment intégrée pour oublier la différence entre ces deux types de logiques peut trouver ce genre de récit « fou ».

Le monde du miroir est inversé : il faut utiliser un reflet pour pouvoir lire un livre. Chercher à s'éloigner d'un lieu est nécessaire pour s'en rapprocher. Courir vite est le seul moyen de rester sur place. Les gens qui ont soif reçoivent des biscuits secs. C'est aussi le sentiment qu'un enfant peut ressentir lorsque ses adultes donneurs de soins ne parviennent pas à répondre de manière adéquate à ses besoins, ou lui donnent des instructions sans les expliquer.

Le monde du miroir présente une logique dissociative. Les transformations du paysage se déroulent comme dans un rêve, mais la transition semble naturelle. Certains personnages présentent une amnésie de leur nom et de leur identité. Des événements s'enchaînent de façon rigide : il faut absolument, systématiquement, commencer l'interaction en disant « Comment allez-vous ? » et serrer la main de la personne. D'autres actions s'enchaînent de façon « naturelle » et durent peu de temps, mais semblent durer depuis toujours.

Comme chez les enfants dont l'identité n'est pas encore cimentée, Alice a (encore) une crise existentielle identitaire. Si Alice est une vision rêvée par le Roi Rouge endormi, est-elle « réelle » ? Le parallèle peut être fait avec les troubles dissociatifs complexes : quelles identités sont réelles dans un système d'identités, sachant que la majorité d'entre elles sont une « hallucination » du cerveau ? La réponse est : toutes. La réponse subsidiaire est : toutes les identités, dissociées ou intégrées, qu'elles soient ou non le reflet exact du corps physique, sont des hallucinations du cerveau. La conscience elle-même est une hallucination du cerveau. Mais, comme l'arc-en-ciel est à la fois une forme de mirage et quelque chose qui existe réellement, les identités sont en même temps des hallucinations et des choses qui existent réellement. Pour les gens que ça intéresse, c'est à mettre en parallèle avec le concept de la vacuité dans le bouddhisme et l'hindouisme, entre autres.

Pour revenir au monde du Miroir, la Reine Blanche est un personnage qui vit à l'envers. Elle se souvient du futur et considère que c'est une bonne chose de punir quelqu'un avant qu'il ne commette un crime – et que c'est encore mieux si la personne évite de faire le crime parce qu'elle a été punie en avance. Je mets ça en parallèle avec les violences éducatives envers les enfants ainsi qu'avec le comportement des parts persécutrices dans les troubles dissociatifs complexes.

Nous passons au personnage de Humpty Dumpty. Encore un personnage qui présente une logique dissociée. Il affirme que les noms doivent avoir du sens – et en fait non – et en fait les mots disent ce qu'il veut qu'ils disent, sans accord préalable avec l'interlocuteur ni définition. Il a également des réactions un peu borderline : il s'offusque pour tout et pour rien, quoi qu'Alice fasse. Il n'y a aucune « bonne » façon d'interagir avec lui.

Le Cavalier Blanc est un autre phénomène. Il accumule des objets qu'il est incapable d'utiliser de manière efficace, en plus d'être incapable de se remettre en cause sur le sujet. Encore un personnage dissociatif, incapable d'être au contact de la réalité physique du monde.

À la fin de l'histoire, Alice se réveille. Elle fait le parallèle entre les éléments symboliques de son rêve et les éléments de sa réalité physique objective. C'est encore quelque chose qu'on retrouve dans la dissociation : les symboles internes sont le reflet, dans un miroir déformant permettant de mieux les appréhender, des éléments externes.

La fillette soulève une question intéressante : qui a rêvé ? Elle-même ou le Roi Rouge ? Dans un système dissociatif, il arrive qu'une partie du cerveau rêve tandis qu'une autre en est témoin voire, peut interagir dans le rêve avec un certain degré de lucidité. La fréquence de ces événements varie d'une personne dissociée à une autre : certaines personnes sont plus douées pour les rêves lucides que d'autres.


 

Mon édition se termine de façon ultra cringe, avec un poème de LC dans lequel il raconte toute l'affection qu'il a pour Alice Liddel. C'est ultra cringe. Il ne pouvait pas se retenir ? Faut croire que non.

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