Eklablog Tous les blogs Top blogs Littérature, BD & Poésie
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
MENU
Des licornes et des hommes Je suis Amalthæ. Je suis auteurice et essayiste. J'écris sur les troubles dissociatifs, l'autisme, le TDAH, les identités trans, la construction identitaire, l'alter-humanité (otherkins, thérians, fictionkins...)

Harmony (Project Itoh)

Lady-Amalthae

Dans le cadre de mon challenge de lecture Alter Ego, je vous présente « Harmony », un livre de science-fiction écrit par l'auteur japonais Project Itoh (c'est un pseudo).

L'auteur nous a quittés en 2009, après un long combat contre le cancer. Malheureusement, c'est le cancer qui a gagné. Il a écrit « Harmony » durant sa chimiothérapie, ce qui a grandement influencé certains thèmes de l'histoire. Un de ces thèmes est l'obligation légale de soins et de bonne santé, au point d'éradiquer toute maladie et tout inconfort. Un autre thème omniprésent est l'idée du suicide, soutenue par des arguments qui font sens dans le cadre de l'histoire.

Bien évidemment, certains thèmes touchent à l'identité, au sens du Moi, aux traumatismes, à la dissociation... Ainsi que des questionnements sur l'autoritarisme, le totalitarisme, le fascisme, la standardisation de l'existence humaine, etc.


 

Content warning : aborde des sujets difficiles comme le suicide, la dictature, la manipulation mentale, le gaslighting. Grossophobie systémique. Mentionne des parties génitales. Vers la fin, mention d'agressions sexuelles.


 

Le format d'écriture est un peu difficile à décrypter. Il utilise beaucoup de balises imitant les balises Css ou Html de mise en page. Tout ça s'expliquera à la fin de l'histoire. Mais ça peut donner envie de sauter des « phrases », ce qui complique un peu la compréhension globale.

L'ordre des chapitres n'est pas du tout chronologique, ce qui complique là encore l'accès au scénario.


 

L'univers est dystopique : quand les enfants deviennent adultes, leur corps est « réduit à des données ». Ce qui est une façon métaphorique de parler de l'incorporation du système WatchMe, qui enregistre constamment les informations physiologiques du corps.

La personnage principale est nommée Tuan. Adolescente, elle a fait avec deux amies le serment que son corps, ses nichons, sa chatte et son utérus lui appartenaient à elle, de façon inaliénable, et que pour ça, aucune d'entre elles ne grandirait jamais. Comme le présent de narration se déroule alors que Tuan est adulte, c'est que le serment a été brisé.

À l'époque contemporaine, le corps des femmes ne leur appartient toujours pas. Impossible d'obtenir une stérilisation volontaire sur demande, contrairement à la vasectomie. C'est galère pour avoir accès à l'avortement même quand il est légal. Je ne parle même pas de l'autonomie de façon générale : les femmes existent pour être vues et désirées, mais pas trop, il faut pas provoquer non plus. Elles n'ont pas le droit d'exister pour elles-mêmes.

Les statues de métal dans les lieux publics sont brillantes à l'endroit où elles sont touchées. Quand c'est une statue de chien, elle est brillante sur le dessus de la tête ou le museau. Quand c'est une statue de femme, elle est brillante sur les seins.

Un artiste avait fait l'expérience de réaliser une statue de cire d'une femme donnant l'impression qu'il s'agit d'une personne réelle en pleine performance de faire semblant d'être une statue. Lorsque les hommes allaient lui toucher les seins et que l'artiste les interpellait, les hommes s'excusaient en affirmant qu'ils pensaient que c'était une vraie personne.

Je vous la refais : les hommes trouvent que c'est grave de toucher la statue qui appartient à un autre homme, mais que ce n'est pas grave d'agresser sexuellement une vraie femme. > source <

Et je ne vous parle même pas des choses dégoûtantes que les gens font à la statue de Nicki Minaj au musée Tussaud de Las Vegas.

Tout comme les gens qui décident à la place des femmes ce qu'elles doivent faire de leur corps, le système WatchMe prétend agir pour le bien de la population, pour garder es gens purs et en bonne santé. Pas de sexe, pas d'alcool, pas de drogues, pas de tabac. La médecine a déclaré que les vices étaient péchés et interdits. Il est impossible d'aller mal, grâce à la technologie WatchMe et aux lois. Le monde est devenu une sorte de paradis utopique imposé.

Ce qui signifie qu'en hackant le système de santé, il est possible de faire beaucoup de mal, rapidement, en envoyant aux unités médicales l'ordre de synthétiser des toxines plutôt que des médicaments.

Comme on va beaucoup parler de WatchMe, je vais vous expliquer ce que c'est. Des sortes de nanorobots nommés médicules sont injectés à l'organisme et le surveillent de l'intérieur. Ils transmettent les données médicales à des adménistrations (administrations médicales) remplaçant les gouvernements. Ça rappelle la manière dont les réseaux sociaux et tous nos appareils connectés récoltent en permanence nos données et les vendent à des data brokers. Le système n'est pas encore totalement centralisé, mais il reste que nos données sont constamment récoltées, et on voit dans quelle galère ça commence à nous mettre déjà.

Une sorte d'harmonie médicale est imposée à tout le monde, forçant les gens à un état de paix dystopique.

Miach, amie de Tuan, déteste cette société sans choix ni libre arbitre. Le gouvernement n'est pas hostile envers le peuple, mais il le prive tout de même de ses libertés, dans le but de pouvoir exploiter à fond les individus en les gardant en bonne santé, affirmant à juste titre que chaque individu est irremplaçable. Mais derrière cette affirmation se cache une sombre organisation sociétale.

Très étrangement, Tuan affirme qu'elle aurait aimé vivre du harcèlement scolaire tandis que Miach révèle qu'elle aurait aimé être une prostituée mineure. Elles fantasment sur des choses horribles qu'elles n'ont pas le droit de voir, parce que tous les médias sont automatiquement censurés en fonction de ce que l'adménistration a déclaré correct pour la personne. Ce que nous appellerions actuellement des « films d'action » sont censurés pour des raisons de violence et dépravation.

L'absence d'expériences « négatives » réduit le champ des expériences de vie. Même avoir un rhume ou trébucher et tomber sont des expériences inconnues dans cet univers.

Dans le présent narratif, Tuan s'est engagée à travailler sur des fronts de guerre pour être hors de portée du système WatchMe et avoir accès au tabac et à l'alcool. Les Tuareg, avec qui elle échange des marchandises de contrebande, refusent le système centralisé WatchMe, qui est perçu comme une forme de colonialisme. Durant l'échange, elle a une conversation intéressante avec les Tuareg. « Les modérés sont une minorité. Les gens aiment les règles strictes et les prohibitions » de peur de sombrer dans le chaos.

La peur dirige les gens, ce que nous pouvons voir actuellement avec la manière dont l'extrême droite agite des épouvantails en affirmant des choses effrayantes et mensongères pour manipuler les masses et faire grossir leurs rangs.

Tuan est partie travailler loin du réseau WatchMe parce qu'elle est en conflit avec une société qui, de son point de vue, l'étrangle avec gentillesse. Adolescente, elle se cachait dans les toilettes pour fumer, adulte elle se cache sur le front de guerre.

On découvre un élément du passé de Tuan : elle, Miach et Cian, les trois amies, ont fait un pacte de suicide étant adolescentes. Elles ont essayé de se tuer avec des comportements alimentaires déréglés. Tuan et Cian ont survécu, mais Miach est décédée. Leur but était de mourir pour échapper au système dans lequel chaque corps est une propriété publique et a le devoir de rester en vie et en bonne santé.

Un peu comme dans la mentalité antiavortement où le corps des personnes nées avec un utérus existe uniquement pour concevoir des enfants au service de la société – et uniquement dans le cadre d'un mariage hétéro.

La seule rébellion possible pour Tuan et ses amies, contre un gouvernement à ce point décentralisé, était la mort. Et cette mort ne peut être tentée que par des personnes qui n'ont pas de système WatchMe implanté. Tuan n'est pas parvenue au bout, elle a été sauvée d'urgence. Elle se retrouve donc dans le présent de la narration, 13 ans après sa TS, à vivre dans la peur sans oser quitter le système dans lequel elle est désormais prise au piège.

Dans ce système, les guerres se font « pour le bien de la population » dans le but de forcer les gens à se connecter au réseau général des données de santé. Par « vitalisme », une idéologie affirmant qu'il faut préserver la vie et la santé à tout prix, en imposant le système WatchMe.

L'idéologie de la tempérance à des fins de bonne santé fait que même les maisons sont toutes « tempérées », les couleurs du monde sont toutes des pastels délavés et harmonieux. Personne n'ose sortir du lot de peur de briser la tranquillité.

Revenons à Tuan. Sa supérieure hiérarchique la prend en flagrant délit de consommation illégale de tabac et d'alcool, elle est donc renvoyée au Japon, où elle pourra être surveillée en continu par WatchMe. Où elle n'aura plus aucune liberté concernant quoi faire de son corps. Pour elle, la vie normale est un enfer tandis que le front de guerre est une bulle d'oxygène.

Au Japon, donc dans une société dirigée par une adménistration, la réalité augmentée affiche en permanence des notes sur toutes les personnes et tous les lieux. Un peu comme dans un épisode de Black Mirror. Le moindre signe de « mauvaise santé » est vu comme un affront à l'ordre social, une infraction aux règles de la santé à tout prix. Les données de santé médicales doivent être rendues publiques par tout le monde, afin de donner un score social aux gens.

La société, en prime, est grossophobe. Interdiction d'avoir un gramme de gras « en trop ». Tout le monde a la même corpulence, les corps sont « ennuyants » tellement ils sont formatés. Le principe que nous avons actuellement sur les réseaux sociaux avec les algorithmes et les « chambres d'écho » est poussé à l'extrême, chaque personne n'a accès qu'à ce qui convient à ses goûts et ses idées, aucun inconfort émotionnel n'est toléré. L'expression artistique est filtrée pour avoir le plus petit impact possible.

C'est encore plus insupportable pour Tuan étant donné qu'elle a vu et vécu des choses atroces sur le champ de bataille. La société « normale » lui paraît encore plus étroite.

D'autres éléments de worldbuilding sont dévoilés : le volontariat social obligatoire (distribution de repas, soin aux personnes âgées) et l'obligation de suivre des conférences sur la santé physique et sur la morale. On se croirait dans une secte.

Les personnes, corps et esprit, sont médicalement standardisés. Les repas sont accompagnés de listes de risques pour la santé, on ne peut manger que ce que le contrat santé nous autorise à manger.

On en apprend plus sur la mort de Cian : elle s'est suicidée devant Tuan durant un repas qu'elles partageaient. Avant de se tuer, Cian a parlé de Miachi.

Au même moment, environ 6500 autres personnes partout dans le monde ont elles aussi fait une TS, moins de la moitié succombent. Interpol enquête sur le sujet et la situation est traitée comme une attaque terroriste envers la société de la part des personnes commettant une TS.

Il n'y a aucune compassion envers les victimes.

Un point commun entre toutes ces personnes : elles dépendaient de la même adménistration.

Comme le cerveau est dans l'angle mort du système WatchMe, il est impossible de savoir ce qu'il s'est passé dans la tête des gens. Mais les autres systèmes de surveillance ont enregistré ce que les personnes ont fait, regardé, dit durant leurs derniers instants.

La crise est vue comme un rappel de la violence inhérente à la nature humaine. « Chaque personne contient le potentiel de prendre la vie de quelqu'un d'autre. […] Chacun d'entre nous contient en lui le pouvoir de détruire quelque chose d'important. »

Comme Tuan a été témoin directe de la mort de Cian, elle est obligée de suivre des soins psy. Elle ne peut pas participer à l'enquête alors que c'est son travail. Pourtant, Tuan a vécu bien des choses et a été très désensibilisée par tout ce qu'elle a vu. Elle considère avoir été moins traumatisée par la mort de Cian que par tout ce qui a entouré ses propres TS ratées durant son adolescence. Pour elle, vivre est plus traumatisant que voir son amie mourir sous ses yeux.

Elle parvient à convaincre sa supérieure hiérarchique de lui laisser quelques jours pour enquêter avant de commencer la thérapie obligatoire. Une thérapie obligatoire dans un « centre de moralité » qui ressemble beaucoup à du lavage de cerveau...

Le worldbuilding continue de se dévoiler, on apprend l'existence de personnes dont le métier est de décider comment les gens doivent vivre, quel rythme d'activité suivre, quoi manger et quand, etc.

Tuan récupère les enregistrements médicaux des victimes de la TS générale, ce qui lui permet d'accéder, entre autres, à l'enregistrement de Cian. Celle-ci, juste avant de mourir, a dit « Désolée, Miach ». C'est un indice important pour l'enquête.

Dans la société vitaliste, c'est pire que Facebook et autres réseaux sociaux. La vie privée n'est pas dévoilée en fonction de ce qu'on veut montrer, elle est obligatoirement rendue publique. C'est un devoir civique de révéler son nom, son prénom et son état de santé. La seule chose privée est la vie sexuelle. « Nous nous sommes offerts au reste du monde en tant qu'otages afin de garantir notre propre bonne conduite. »

La société vitaliste garde peut-être les gens en bonne santé, mais ils ne sont pas vivants, dans le sens où ils ne profitent pas de la vie, ne vivent aucune expérience notable. Pas de grande peine, mais pas de grande joie non plus. Pas de douleur, au prix de ne rien ressentir de plaisant non plus. Tuan les compare à des cadavres animés. « Plus une société devient avancée, plus ses citoyens se rapprochent de la mort. »

Durant son enquête, Tuan découvre que Miach était une orpheline de guerre, adoptée au Japon à l'âge de 8 ans. Elle en profite pour critiquer la manière dont son amie a été traitée : « si un enfant a des problèmes, étouffez-le avec de bonnes actions jusqu'à ce qu'il ne pense plus à sa propre personne, ou jusqu'à ce qu'il ne pense plus rien du tout ».

Je pensais jusqu'à présent que l'analogie que je faisais mentalement entre le fait d'étouffer les émotions douloureuses au prix des émotions joyeuses était un peu caricaturée dans l'univers du roman, mais en fait j'avais vu juste. On découvre que le système WatchMe peut rappeler à ses utilisateurs quand et comment exprimer les émotions. Si les émotions deviennent « trop », l'utilisateur doit les réprimer. La gestion émotionnelle est externalisée, comme bien d'autres fonctions corporelles ou décisionnelles.

Le vitalisme considère que les émotions fortes sont une aberration du fonctionnement du corps et qu'elles doivent être éradiquées.

J'ai l'impression de voir le fonctionnement d'un cerveau traumatisé et dissocié, incapable de se réguler, fuyant son propre fonctionnement de peur que tout « débordement » attire les foudres des agresseurs.

L'enquête avance : Miach avait offert son corps à la science – plus précisément au chercheur ayant développé le système WatchMe, qui n'est autre que le père de Tuan. La date de la mort de Miach est corrélée avec le départ du père pour un centre de recherche international.

Le côté « sacrifier les bonnes choses pour éradiquer les mauvaises » est développé sous un autre angle. On apprend qu'après la TS ratée de son adolescence, Cian, ayant découvert l'expérience de la douleur et de la maladie, avait développé une féroce envie de vivre. Les grandes joies vont forcément de pair avec de grandes tristesses. Il faut accepter les secondes pour pouvoir vivre les premières. Un peu comme dans Le Petit Prince, la rose doit apprendre à supporter quelques chenilles si elle veut connaître les papillons.

On découvre encore un autre élément dystopique de l'univers du roman : le système FindYou permet de localiser n'importe qui n'importe quand, à partir du moment où la personne est connectée au réseau WatchMe. Un peu comme le système GPS de nos téléphones, mais impossible à éteindre et accessible pour tout le monde.

La mémoire est elle aussi externalisée à l'aide de ThingList : un ordinateur sait quels objets sont possédés par une personne et où ils se trouvent dans la pièce. Pas besoin de ranger !

Le cycle de la vie vitaliste se résume à donner naissance à des enfants et passer le reste de sa vie à consommer des biens et des services. Quiconque se suicide brise le cycle et commet un crime envers la société. Les gens suicidaires sont forcés à subir une thérapie à base de lavage de cerveau, pas pour les aider, mais pour protéger la société.

« Je me demandais combien de douleur je devrais ressentir avant de pouvoir vraiment prouver que j'existais. »

C'est l'idée d'être vivante qui terrifiait Cian.

Le système vitaliste est comparé, par différents personnages, au Nazisme. L'un des personnages est un grand défenseur du système vitaliste, donc il défend le Nazisme, affirmant que ce régime autoritaire avait voulu éradiquer le cancer, interdire la cigarette... ce qui sont des choses objectivement bénéfiques en termes de santé. Mais Tuan souligne le « cherry picking » idéologique, l'oublie des victimes du génocide. Elle souligne que l'Histoire se comprime au fil du temps et des choses importantes sont oubliées. C'est facile pour les vitalistes de se focaliser sur les avancées médicales positives réalisées sous ce régime, passer le reste sous silence, faire croire que le fascisme c'est cool. C'est une forme de révisionnisme.

L'enquête avance. Tuan part à la recherche de son père, qui a réclamé à récupérer le corps de Miach à sa mort. Elle part pour Bagdad, où se trouve le plus grand centre de recherche médicale du monde.

Parmi les projets de recherche qui sont en lien avec l'enquête de Tuan : le mésencéphale, une partie du cerveau qui est e centre de l'existence du Moi, l'endroit où les différents circuits de décision, besoin, envie, récompense... se connectent pour prendre des décisions. La volonté est le résultat de cette compétition entre les désirs, avec le biais que les choses du présent, qu'on a sous les yeux, ont une pondération plus importante.

Cela décrit plutôt bien le fonctionnement correct d'un cerveau dont les capacités d'intégration fonctionnent bien, à la différence d'un cerveau pathologiquement dissocié, qui n'a pas accès à ce mode de fonctionnement. Les humains sont un assemblage de systèmes d'action en compétition les uns avec les autres, et la volonté est le résultat du débat entre ces systèmes d'action.

Le père de Tuan a découvert qu'en manipulant le poids donné aux désirs (systèmes d'action), il était possible de contrôler les actes d'une personne. C'est ainsi que fonctionnent le conditionnement, les habitudes, les traumatismes...

Là où le livre est différent de la réalité, c'est qu'il affirme que la conscience du Moi est limitée au mésencéphale et à la prise de décision par la pondération des systèmes d'action. Dans la réalité, la conscience est une propriété émergente du cerveau en général, en particulier le lobe frontal, et il est possible d'avoir une conscience dissociée de la prise de décision (perte du sens de l'agentivité). La conscience émerge du corps parce que ça aide à interagir avec le monde. Dans l'univers du livre, la conscience se limite au sens de l'agentivité et s'il n'y a pas de prise de décision à réaliser entre deux systèmes d'action, il n'y a pas de conscience, pas de Moi. Donc à partir du moment où un système plus efficace que le Moi permet de faire fonctionner le corps, la conscience disparaîtra.

Vous la sentez venir la conclusion, après tous les systèmes externalisant les prises de décision ou la mémoire ?

Revenons à Tuan et son étude des victimes de l'attaque terroriste par suicide de masse. Elle découvre que juste avant sa mort, Cian a reçu un appel téléphonique (via des implants dans son cerveau, donc Tuan, qui était assise en face de Cian, ne l'a pas vue décrocher et répondre). Cet appel venait de Miach, toujours en vie, qui affirmait que faire le bien est quelque chose de social, un effort constant pour maintenir un certain ensemble de valeurs dans le temps. Le fait que les gens sont faillibles, ne parviennent pas à maintenir ces valeurs constamment, empêche le bien de dominer le monde. Mais, affirme-t-elle dans son appel, bientôt, le bien dominera.

L'ennemi que Miach cherche à combattre se trouve à l'intérieur des gens. Pour pousser Cian au suicide, Miach l'a encouragée à « montrer au monde que son corps lui appartient ».

Tandis que Tuan est en route pour Bargdad, un message de Miach est diffusé au monde entier sur les chaînes de télévision : chaque personne a sept jours pour tuer quelqu'un, après quoi, les gens qui n'auront tué personne seront poussés au suicide.

« Forcer les gens à faire confiance aux autres c'est ce qui a fait fonctionner notre société. C'est ça ce que ça veut dire, prendre en otage une petite partie de toutes les personnes autour de soi. » C'est une façon de participer à la secte de la santé et de la moralité.

Miach cause le chaos et les gens se terrent chez eux, car elle leur ra rappelé « un vieux sentiment familier – que les autres sont des étrangers. Qu'ils sont imprédictibles et souvent déplaisants. » Elle fait voler en éclats l'illusion de la stabilité du monde.

Tuan croise un inspecteur d'Interpol, qui enquête sur un consortium secret de vieilles personnes qui veulent utiliser le système WatchMe afin de maîtriser une éventuelle future crise mondiale, en contrôlant les cervaux des gens. C'est le Next-Gen Human Behavior Monitoring Group.

Mais dans ce groupe, une faction rebelle a activé le système afin de déclencher des suicides.

C'est la conséquence désagréable de l'externalisation de toutes les fonctions du corps : les gens dépendent de ces outils, ne peuvent plus vivre de façon autonome. Le système est trop fragmenté et spécialisé pour ça.

Ça me rappelle un peu la perte de plein de compétences de base, notamment concernant l'industrie textile. Les gens ne savent plus faire des réparations ou ajustements de base et préfèrent jeter un vêtement et en racheter un plutôt que de recoudre un bouton. On ne sait plus utiliser des outils de base – carte, dictionnaire – même les navigateurs Internet ou un logiciel de traitement de texte, certaines personnes ne savent plus les utiliser à force de passer par des applications. Les compétences artistiques disparaissent comme peau de chagrin avec les générations d'images par IA, et ChatGPT fait disparaître l'esprit critique et la capacité de rédaction des gens.

Revenons à Miach et son ultimatum. Pour appuyer ses propos, elle cause le suicide en direct du présentateur télé. La chaîne bascule sur un message invitant les téléspectateurs à aller en thérapie immédiatement, comme s ça allait effacer ce qu'ils venaient de voir.

La thérapie efface la douleur du souvenir et l'empêche de revenir en flashbacks, mais elle n'efface pas le souvenir. Elle le réintègre à la ligne de vie, mais il faut vivre avec après, comme on doit vivre avec la totalité des événements de notre ligne de vie, les bons comme les mauvais.

On apprend que tous les aspects de la vie sont extériorisés à des conseillers : quoi manger, quand, combien, l'exercice physique, le sommeil... le tout, avec force lavage de cerveau et de soumission sectaire à des séances de « moralité ».

La société veut effacer les inconforts au point d'effacer la vie entière.

Tuan effectue un parallèle avec le totalitarisme Nazi : les chercheurs en santé vantent le système fasciste dictatorial pour être en bonne santé, c'est suspicieux. Toute déviation de la norme sort du lot quand tous les corps sont standardisés médicalement. La diversité acceptable des types de corps rétrécit jour après jour. Ce n'est pas qu'une idéologie (comme actuellement dans nos sociétés) c'est une réalité mise en actes et imposée « pour le bien des gens ».

Des meurtres et des suicides ont lieu à cause du message de Miach. Bien sûr, on pourrait protéger la société de la vague à venir de suicides déclenchés par Miach en coupant le système WatchMe, mais ça impliquerait que plus rien ne pourrait fonctionner dans la société. Tout passe par WatchMe : payements, déplacements, même ouvrir sa porte pour rentrer chez soi. Ce n'est pas juste une question de surveillance médicale.

Arrivée à Bagdad, Tuan apprend comment fonctionne le système qui manipule la volonté des gens. Il suffit de donner une pondération maximale à un système d'action en particulier, et la personne enclenchera les actions associées. C'est ainsi après tout que le cerveau effectue ses prises de décisions. C'est pour ça que les humains sont illogiques (d'après l'univers du roman) : ils donnent une valeur infinie au présent et une valeur quasi nulle au futur lointain ou au passé lointain. Dans le monde réel, c'est l'un des mécanismes psychologiques expliquant la passivité face à la crise climatique mondiale, pourtant connue depuis plus d'un siècle et demi.

La conscience est ce que le cerveau filtre comme le plus pertinent au présent. Ce qu'il veut bien accepter de percevoir. Et cette perception, c'est la réalité vue par la conscience, un monde fondamentalement biaisé. Si on veut un monde objectif, il faut supprimer cette conscience de l'équation. Dans notre monde, ça se fait par la moulinette de la méthode scientifique, sans cesse réajustée pour supprimer le plus possible de biais au fur et à mesure qu'on en découvre de nouveaux.

Dans le monde du roman, les animaux n'ont pas de conscience et c'est ce qui leur permet de prendre des décisions logiques, et les humains devraient faire pareil.

En sortant du laboratoire où elle a enquêté, Tuan prend conscience qu'elle a été utilisée par l'agent d'Interpol, car la personne qu'elle a interrogée est … un membre du groupe Next-Gen.

De retour à sa chambre d'hôtel, Tuan découvre un message sur papier qui lui donne rendez-vous dans un lieu discret, et pour y aller elle doit se déconnecter du réseau et n'avoir aucun matériel d'enregistrement avec elle. Le lieu du rendez-vous est une zone où les gens vivent sans WatchMe, tombent malades, ont des soucis ou des inconforts de santé, boivent de l'alcool, fument du tabac... Une fois sur place, elle pense rencontrer Miach et se trouve face à face avec son père. Celui-ci lui révèle qu'il fait partie de Next-Gen et que la technologie est déjà en place en guise de filet de sécurité. Un filet que Miach souhaite forcer Next-Gen à activer.

Parmi les découvertes faites par Next-Gen sur le fonctionnement de la volonté humaine, il y a le fait que le système, dans le cerveau, est constamment en train de se réajuster avec des boucles de feedback qui peuvent être influencées par le système WatchMe jusqu'à contrôler les décisions, pensées et émotions des personnes. Ce qui permettrait d'empêcher le chaos, la guerre, les génocides. De sauver l'humanité de son propre barbarisme.

Tuan est choquée. Son père trouve ça logique d'externaliser le fonctionnement du cerveau tout entier. « Les gens laissent les médicules contrôler leur corps tous les jours afin d'éradiquer les maladies. Pourquoi ne supprimerions-nous pas les pensées potentiellement dommageables directement dans le cerveau ? »

Le problème éthique au centre de l'histoire vient enfin de finir d'être posé avec sa comparaison médicale associée, censée rendre la perte de libre arbitre acceptable par glissement. Mais ce système n'est rien d'autre qu'une forme de totalitarisme, une dérive sectaire, la perte totale de libre arbitre et ultimement, la perte de sa propre identité.

Tuan comprend que Miach veuille lutter contre cette prison totalitaire. « Mon corps n'est pas là pour l'adménistration. Il n'est là pour aucun d'entre vous. Il n'existe que pour moi. » Elle comprend que « les âmes en danger d'être broyées par la société étaient, en retour, en train de lui dévorer les entrailles. »

Le but de Next-Gen est de créer l'harmonie sociétale parfaite en harmonisant toutes les volontés humaines. Miach faisait partie des cobayes, des enfants et adolescents suicidaires récupérés par Next-Gen après avoir été déclarés morts. L'expérience, nommée Harmonie, avait pour but d'extérioriser la prise de décision. Elle a eu pour conséquence de tuer la conscience et le sens du Moi.

Bon dans la vraie vie on perdrait surtout le sens de l'agentivité et on aurait l'impression d'être piloté à distance. Et encore, c'est pas certain. Les gens dont les deux hémisphères cérébraux sont déconnectés trouvent le moyen, après coup, de donner du sens à leurs actes, d'avoir un sentiment d'agentivité lié à leurs actes, même si ce sens est donné par l'hémisphère cérébral gauche et que l'action est originaire uniquement de l'hémisphère droit. Alors que les deux sont complètement déconnectés. Le cerveau humain c'est une vraie dinguerie ! (dans le bon sens du terme)

Next-Gen voulait créer des humains parfaits et a découvert que l'humain parfait n'a pas besoin d'âme. Et ça ne pose aucun problème de fonctionnement aux gens. Ils vivent normalement, ils n'ont juste aucun conflit interne, toutes leurs actions sont évidentes. Il est impossible de différencier, de l'extérieur, quelqu'un avec une conscience de quelqu'un sans conscience.

Dans la vraie vie, c'est le processus d'intégration qui limite les conflits internes, c'est-à-dire le fait d'avoir le maximum possible de connexion entre les deux hémisphères cérébraux (entre autres effets neurologiques).

Plus encore, le projet Harmonie cherche à forcer le système de valeurs de l'individu à correspondre au système de valeurs de la société, afin d'éradiquer le suicide et le stress, pour les remplacer par la joie de l'obéissance et de l'évidence. Comme dans le totalitarisme.

À la fin de la période expérimentale, Miach avait décrit ça comme un sentiment extatique. Par contre elle n'avait formé aucun souvenir de sa période sous le système Harmonie. « Les gens avec un jugement parfait n'ont pas besoin de conscience donc cette conscience n'existe pas. »

Comme la fin de la conscience et du Moi est une sorte de mort, Next-Gen ne peut pas imposer ce système au monde tant qu'il existe des alternatives.

La conversation prend une tournure surprenante et très science-fiction. Miach est née sans conscience, à cause de variations génétiques. Son peuple sans conscience se comporte de façon hyper logique, en parfaite harmonie.

Ça m'a allumé très fort des alarmes « autiphobie » parce que j'ai trop souvent lu ou entendu des gens dire que les autistes sont à la fois très logiques (c'est vrai, nous avons tendance à utiliser notre cerveau au moins autant que nos émotions quand nous prenons des décisions tandis que les personnes pas autistes utilisent beaucoup plus leurs émotions) et sans conscience ou au moins sans émotion (à cause de la manière hors du commun ou subtile d'exprimer les émotions). L'association « logique = pas d'émotions » se retrouve dans la pop culture avec par exemple les Vulcains dans Star Trek ou, toujours dans le même univers, Monsieur Data.

Pour revenir à Miach, la guerre a déferlé dans la zone où vivait son peuple et elle a été faite prisonnière. À cause des nombreux événements traumatiques vécus aux mains des soldats, elle a développé une conscience pour y faire face. Pour ça elle n'utilise pas son mésencéphale, mais plutôt son télencéphale. Sa conscience est une émulation, elle est donc fausse.

C'est un peu un point de vue traumatique de dire que la conscience ne sert qu'à se souvenir de la souffrance et qu'on est mieux à vivre en étant dépersonnalisé et déréalisé, à vivre en mode automatique. Avec en rab un peu de psychophobie et de validisme, dans l'affirmation qu'il existerait des « vraies » consciences et des « fausses » consciences.

L'une des premières décisions prises par la nouvelle conscience de Miach a été le suicide, seule échappatoire face aux atrocités qu'elle subissait. « la décision de mettre fin à sa propre vie est l'acte d'une conscience de haut niveau, et seule une personne avec une conscience présentant des conflits internes peut prendre cette décision ».

Ce qui est inexact si je me base sur mes propres connaissances. Il s'agit presque d'une idéalisation du suicide ou une sorte de « miserabilism porn » (le fait de tirer une gratification émotionnelle ou psychologique à regarder des gens être malheureux).

Tuan n'a pas la possibilité d'en apprendre plus de son père : l'agent d'Interpol leur tire dessus. Sans le GPS intégré à WatchMe pour les guider, Tuan et son père fuient à l'aveuglette dans des rues inconnues. Peine perdue. Après un échange de coups de feu, le père est tué et l'agent d'Interpol est mortellement blessé. Il révèle à Tuan qu'il travaille pour Miach dans le but de causer tellement de chaos que Next-Gen est forcé de démarrer Harmony. Il décrit Miach comme une prophétesse et Harmony comme la façon ultime de laisser les autres décider à notre place quoi faire, dire, manger, penser, ressentir. C'est l'abandon de toute agentivité. La mort est la seule limite du pouvoir de la société sur les gens, l'aspect le plus secret et le plus « privé » de l'existence.

Il y avait déjà un thème sur le côté privé de l'expérience de la mort dans « Cette histoire est pour toi », mais « Harmony » nous présente cet aspect sous un angle très différent.

Donc on récapitule. L'agent d'Interpol fait aussi partie de l'association Next-Gen et il a utilisé Tuan pour retrouver et tuer son père, dans le cadre du conflit qui oppose Miach et le reste du groupe.

Tuan fait son rapport à sa supérieure, annonce partir pour Chechnya à la recherche de Miach, et apprend que ladite supérieure fait elle aussi partie de Next-Gen et qu'elle utilise Tuan pour retrouver Miach.

Tuan a donc été utilisée par chaque faction pour retrouver le chef de l'autre, vu qu'elle est la fille de l'un et l'amie de l'autre. Autant mettre ça à profit et réclamer du matériel et autres aides pour mener à bien sa mission de retrouver Miach. Elle reste persuadée que Miach désire libérer les gens et leur rendre leur autonomie, pas les soumettre à Harmony.

Tuan rencontre le responsable local de son organisation au siège de Chechnya. Le bureau est dans une pagaille atroce. Pourquoi ranger quand le souvenir de où est quoi est extériorisé dans des systèmes informatiques ?

Comme Tuan, les gens qui se retrouvent à travailler sur les fronts de guerre « ont afflué vers ces zones pour échapper au rouleau compresseur de la gentillesse et se sont retrouvés en quelque sorte responsables du bien-être du putain de monde entier ». Même si seules 26 adménistrations interdisent l'alcool, soit une minorité, dans la pratique, les gens n'osent pas en consommer, à cause du poids du regard de la communauté. Les gens obéissent en avance. On se croirait dans le livre « Tyranny, Twenty lessons from the twentieth century » de Timothy Snyder.

Un message secret écrit sur papier (pour ne laisser aucune trace dans le système WatchMe) informe Tuan qu'elle est invitée à se rendre seule dans les montagnes. Pendant qu'elle grimpe la pente, elle fait l'expérience de l'inconfort causé par la raréfaction de l'oxygène, une des rares choses que WatchMe ne peut pas compenser. Une preuve qu'elle est bien vivante. Les avancées techniques, médicales et sociales ont réduit la fenêtre des expériences humaines considérées comme acceptables, les corps sont normalisés, standardisés. Pourquoi pas les esprits, tant qu'on y est ?

C'est l'exemple d'un raisonnement par pente glissante et c'est comme ça que des régimes politiques basculent dans la tyrannie, le fascisme, la dictature.

Le corps humain, pour Tuan, est un patchwork d'éléments qui sont utiles dans certaines circonstances et problématiques dans d'autres. Pourquoi ne pas se débarrasser de la conscience (ici : émotions, autonomie de pensée, sens du Moi, sens de l'agentivité, mémoire) si elle cesse d'être utile à la survie ? Elle ne comprend pas l'intérêt d'émotions comme la joie, la tristesse ou la peur. Elle ne comprend pas que ces émotions sont à la base de la mise en actes de comportements prosociaux, qui favorisent la survie des individus en renforçant les liens du groupe.

Progressivement, Tuan se détache de son sens du Moi, à cause du poids du stress (dissociation pour se protéger). Elle considère que le sens du Moi est une relique primitive et simiesque, inutile pour la survie – ce qui arrange bien les systèmes totalitaires ! Dans la réalité, avoir un sens du Moi correctement développé aide à la préservation de sa propre intégrité physique et psychologique, ce qui aide à équilibrer les relations interpersonnelles et donc à équilibrer les interactions du groupe social.

Au point de rendez-vous, Tuan découvre une Miach bien vivante. Cette dernière révèle que les vagues de suicide avaient pour but de forcer Next-Gen à activer le projet Harmony.

Ce chapitre avec Miach est assez hardcore, elle va assez loin dans les détails trash de sa propre existence. Je vais édulcorer dans mon résumé, mais faites attention à vous préserver si vous voulez lire le livre.

Miach explique son point de vue sur le suicide. Elle voulait au départ mourir pour éviter que WatchMe ne transforme son corps en une sorte de livre, que n'importe qui peut lire et dont le contenu lui échapperait en perdurant bien après sa mort, lui retirant toute intimité et toute vie privée. Elle souhaite désormais détruire cette éternité, en faisant mourir tout le monde. Et la façon la plus simple de tuer tout le monde est de détruire la conscience humaine.

Ensuite elle décrit en détail les événements traumatisants qu'elle a vécus dans ce même bunker où elle et Tuan se trouvent actuellement, ainsi que le moment de l'apparition de sa conscience. Elle parle avec un détachement dissociatif – donc Tuan en conclut que la conscience de Miach n'est pas une vraie conscience, puisque Miach ne montre pas assez d'émotions pour satisfaire Tuan.

C'est l'une des raisons qui font que, dans le monde réel, les victimes d'agressions graves ne sont pas crues : elles sont tellement traumatisées que leurs émotions sont anesthésiées (pour leur permettre de raconter ce qui leur est arrivé), donc elles sont considérées comme racontant des salades, vu qu'il n'y a pas de submergement émotionnel durant les moments de narration des événements.

En découvrant la société du WatchMe, Miach a découvert la double peine des victimes : elle était contrainte à se comporter comme si sa vie était parfaitement normale alors qu'elle voyait bien autour d'elle tous les adolescents suicidaires, toute la douleur du monde. Elle n'a pas supporté la pression de devoir faire comme si elle n'avait rien vécu d'atroce, comme si elle ne souffrait pas. Les expériences du père de Tuaon l'ont fait changer d'avis : le système WatchMe est bien s'il est utilisé pour supprimer la conscience – donc supprimer les souvenirs et émotions douloureuses des traumas.

Miach est suicidaire et elle pense que la mort est le mieux pour tout le monde, que c'est la seule façon de ne pas souffrir. Pour elle, tous les problèmes du monde viennent du fait que les gens ont un sens du Moi. Sans le sens du Moi, pas de conflits entre les gens, donc le bonheur est assuré. Parce que c'est la seule façon pour elle de libérer l'humanité de son « barbarisme », de sa violence. Elle voit des gens se suicider parce qu'ils ne parviennent pas à supporter leur existence, elle en conclut que la solution au problème est d'arrêter d'être humain.

C'est une logique traumatique.

J'ai écrit deux livres abordant cette thématique, d'autres en parlent dans des livres sur les traumas et la dissociation, je vous renvoie à l'article épinglé en première page de mon blog.

Tout le système dit aux gens quoi faire et comment vivre. Pas besoin de conscience, pour Miach. Suffit de se soumettre au système totalitaire.

Miach, de par ses expériences, considère que la conscience amène forcément de la souffrance quand les gens (traumatisés) sont obligés à se réguler (pardon, à dissocier leurs émotions) pour le bien de la société. Donc, par pitié pour les milliers d'âmes qui sont perdues chaque année, Miach veut détruire toutes les âmes, dans un geste désespéré de logique traumatique. Miach veut redevenir inconscient pour ne plus souffrir. Tuan ne le permettra pas : elle va tuer Miach pour venger Cian. Le reste du monde n'a pas d'importance.

Puis le système Harmonie est enclenché et tous les Moi des gens ayant un système WatchMe sont éradiqués.

L'épilogue explique les balises mettant en forme le texte du roman : elles sont là pour permettre la lecture « 4D » du texte avec le système WatchMe approprié.

De l'extérieur, le monde est le même qu'avant l'activation d’Harmonie. Les comportements humains sont toujours les mêmes. Mais il n'y a plus aucun conflit interne décisionnel et les émotions ne sont pas ressenties, juste imitées. Le comportement est calculé en logique pure. Les humains sont vides et libérés de la douleur.

Mais ils ne ressentent plus aucune joie ni aucun plaisir.

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commentaires