Dogra Magra (Yumeno Kyûsaru)
Pour mon challenge de lecture Alter Ego, voici le roman japonais « Dogra Magra » de Yumeno Kyûsaru.
Publié comme étant un roman policier, je trouve qu'il tient un peu du drame psychologique, de la fiction dystopique et du roman philosophique.
Il est analysé par les commentateurs comme parlant de la quête de sa propre identité. J'y vois aussi des thèmes comme les dérives des expériences sur les humains, les drames humains en général, les traumatismes transgénérationnels, les personnes dont l'ego est boursouflé.
Content warnings : mention de suicide, meurtre, violences psychiatriques, description de procédés de gaslighting, commentaire et analyse d'idéologies racistes, résumé d'analyse freudienne.
Si vous souhaitez lire le roman, content warnings : description de cadavres, description de meurtres, description de violences psychiatriques, description d'idéologies racistes, analyse freudienne détaillée de certaines situations.
Introduction
Dogra Magra est un roman policier paradoxal : l'assassin est la victime. L'intrigue est labyrinthique et elle se déroule dans un institut psychiatrique. Le livre est culte au Japon. Sa première publication date de 1935, puis il a été redécouvert dans les années 1960.
L'auteur, Yumeno Kyûsaku, est décédé 1 an après la première publication de Dogra Magra. Il était moine itinérant, journaliste, il a publié environ 50 nouvelles et 10 romans dans une revue dédiée à des histoires policières. Dogra Magra est considéré comme roman policier, car il a été publié dans une revue d'histoires policières, mais il est plutôt inclassable, étrange, dérangeant. Il faut attendre 1962 pour que l'auteur soit mis en avant.
Le thème principal de Dogra Magra est l'amnésie, et la recherche de sa propre identité. Le personnage principal est « un fou amnésique » qui est victime de manipulation mentale par les médecins, dit l'introduction de mon édition. Mon propre point de vue est légèrement différent, comme vous pourrez le voir. Le commentateur a un peu plus de psychophobie que moi, l'auteur aussi, même si, par rapport à son environnement socioculturel, il était plutôt « woke ».
Un autre thème soulevé par l'intrigue, si l’on en croit l'introduction de mon édition : la métempsychose, la mort et le retour au néant, la vanité de toute chose, la perte de repères, le renversement de perspective. L'angoisse qui s'en dégage est contrebalancée par le ton parodique de l'œuvre.
L'auteur a eu une vie mouvementée. Sa mère a été répudiée par la famille, car elle était anticonformiste. Son père était magouilleur. Son grand-père était un ancien fonctionnaire shogunal. Yumeno était de santé fragile, bon élève. Il a étudié le nô, le dessin, le confucianisme, la langue anglaise. Sa famille a essayé de le faire passer pour fou afin de spoiler son héritage. Il s'est fait moine afin de céder ses droits d'héritage tout en échappant à l'enfermement forcé. Pas de chance : il a été contraint de retourner dans sa famille se faire exploiter par eux à la suite du décès de son frère. Il s'est mis à écrire pour la revue Shinseinen afin de gagner de l'argent par ses propres moyens.
Dogra Magra représente plus de 10 ans de travail pour 700 pages de livre. Il a travaillé dessus durant toute sa carrière. À peine a-t-il achevé ce livre qu'il est décédé d'une hémorragie cérébrale à l'âge de 47 ans.
De nombreuses interprétations contradictoires sont possibles pour ce roman, dit l'introduction – ce n'est pas mon point de vue, mais nous verrons ça tout à la fin. Le lecteur est victime de l'auteur comme le narrateur est victime des psys. L'introduction affirme que la seule façon de sortir indemne de l'histoire est de renoncer à suivre l'histoire, ce qui est un comble. Quelle que soit la conclusion que le lecteur tire de l'histoire, elle est le fruit du chemin fléché par l'auteur – elle est nécessairement biaisée. La vraie victime de ce roman policier, c'est le lecteur.
Un site internet existait pour les gens souhaitant se plonger plus loin dans l'histoire (www.dogramagra.net), mais il a l'air de ne plus exister.
Histoire de N, partie 1
« Fœtus, pourquoi t'agites-tu ? Tu vois l'âme de ta mère et elle te fait peur ? »
Le narrateur se réveille sur le sol, hirsute et amnésique.
« J'étais toujours un inconnu dans un monde inconnu. J'étais moi et je ne savais pas qui j'étais. »
La confusion du narrateur (que je vais appeler N. tout du long) est similaire à l'état de confusion identitaire que peut ressentir une personne très dissociée, qu'il s'agisse de simple dépersonnalisation, ou d'une dissociation structurelle plus importante (trouble borderline, ATDS, TDI-p, TDI et j'en oublie certainement).
N entend la voix d'une femme. Est-il hanté par le spectre de la fiancée qu'il a assassinée, ou est-ce juste une folle dans la cellule voisine ? Comment le savoir, quand on n'a aucun souvenir ?
« J'ai oublié mon nom […] Je suis moi et c'est tout. »
Le docteur Wakabayashi (je vais dire W parce que flemme) se présente à N. Il travaille dans la médecine légale et remplace le docteur Masaki (je vais dire M) au département de psychiatrie. N a suivi un traitement spécial et W s'occupe de son suivi. Le fait que N se rappelle ou pas son nom est central, affirme W, pour les expériences réalisées par les docteurs W et M. L'expérience consistait à détruire tous les souvenirs de N et voir ensuite comment il allait pouvoir se les remémorer. Le tout, sur fond de crime.
Comme l'introduction m'avait hypé' à fond sur l'intrigue labyrinthique et sa complexité et le besoin d'interpréter en lisant, j'avais cherché à anticiper l'intrigue de manière très subtile et complexe. Donc à ce moment, je me suis dit, oh, si ça se trouve, N et M sont la même personne, M a détruit sa propre identité, c'est ça le meurtre.
Ben non. Les dernières pages expliquent tout, en fait. L'intrigue est donnée dans le désordre, mais tout est clair si on prend la peine de lire correctement les dernières pages.
W explique que le but de l'expérience est d'infuser un individu avec la psyché d'un de ses ancêtres, qui se trouve dans son inconscient. Le problème est que ça peut servir à commettre des crimes si l'ancêtre était violent. Encore plus si c'est toute une famille qui est infusée par des ancêtres violents.
Je ne vais pas prendre la peine de « débunker » ces affirmations parce qu'elles sont centrales dans l'univers de l'histoire donc sans elles, y'a pas d'histoire. C'est ballot.
J'ai pu faire un parallèle avec la vie de l'auteur. Sa famille s'est, en effet, entredéchirée et il a dû se fuir lui-même, fuir sa vie d'étudiant en devenant moine pour ne pas être « désigné fou », avant d'être forcé à réintégrer sa famille, avec toute la détresse que ce gaslighting peut causer.
W continue d'expliquer comment ça marche : entre le moment où l'ancêtre arrête de contrôler le corps et le moment où la personne revient, le corps se retrouve vide et sans identité. Il appelle ça la « perte de soi ». C'est la même chose qui se passe avec la fille de la chambre voisine : elle essaye de « se » retrouver, elle se souvient juste qu'elle était fiancée à N.
« il est tout à fait possible que la même scène se soit répétée plusieurs fois, et en fin de compte, je ne suis encore et toujours qu'un absurde somnambule qui répète et répète toujours la même chose à l'infini... » Gardez bien ça en tête, c'est important pour comprendre l'histoire.
« Suis-je fou ? Ou est-ce quelqu'un d'autre qui est fou ? » se demande N, tellement il est perdu dans son sens de l'identité.
N ne sait pas s'il peut se fier à l'équipe médicale ou si tout n'est qu'un leurre, une manipulation.
Confronté à sa voisine de chambre, il la trouve très belle, mais n'ose pas affirmer la connaître, de peur de « voler » la femme d'un autre.
Afin d'encourager N à retrouver la mémoire de son nom, W va lui donner plein d'informations sur lui-même et la fille, tout sauf leurs noms.
« à ce moment précis, il me vint l'idée... est-ce que ce docteur ne serait pas en train de me prendre pour un imbécile et de me faire danser ? » C'est également une question que je me suis posée. Est-ce que W est fiable ou essaye-t-il d'induire de faux souvenirs identitaires à N. ?
Pour une raison qui va devenir évidente vers la fin du livre, W raconte aussi la vie de M en détail à N. Là encore, on peut trouver des parallèles avec la vie de l'auteur et les événements qui ont pu le marquer voire le traumatiser le plus.
M prétendait être lui-même fou et voulait être vu comme un spécimen d'étude psychiatrique.
N se sent humilié d'être envoyé chercher des traces de son passé parmi la collection de spécimens psy d'un hôpital. Vu l'état de la psychiatrie de l'époque, je comprends. Même actuellement c'est loin d'être parfait malgré toutes les connaissances acquises depuis.
Parmi les objets exposés, N trouve un livre manuscrit dont le titre est « Dogra Magra ». Ce livre commence exactement comme celui que nous sommes en train de lire. W décrit ce livre comme contenant « des vérités scientifiques indiscutables […] un empilage d'éléments scientifiques, morbides, érotiques, policiers, absurdes, ésotériques » pouvant rendre fou le lecteur. Gardez en tête l'existence de ce livre, et le fait que les « vérités scientifiques indiscutables » doivent être comprises comme étant vraies dans le monde de l'histoire, sinon l'intrigue ne tient pas debout.
Ça a été dur pour moi et c'est uniquement tout à la fin que j'ai compris que ça devait être pris comme vrai dans le cadre de l'intrigue. Ne faites pas comme moi, sinon vous allez grougrou tout du long en criant « bullshit ! » et ça va vous sortir du flow.
Revenons à W qui commente « Dogra Magra ». De son point de vue, c'est l'histoire d'une hallucination se déroulant le temps d'un « dong » d'horloge, mais qui semble durer 20 heures pour la personne qui hallucine. Gardez ça en tête pour la fin.
Il y a un côté un peu comique et décalé à lire la chasse aux sorcières en Europe vue par un Japonais des années 1915-1930. ça donne des malades mentaux brûlés vifs sur ordre d'une « prêtresse » à la fois « médecin, diseuse d'incantations et devineresse » qui a les traits d'une sorcière. Apparemment, ça serait dépeint sur une toile de Rembrandt. Une « méthode de soin très radicale » concernant les maladies psy.
Quelques années plus tard, un certain Hitler allait faire plus ou moins pareil dans son propre pays : un génocide silencieux des malades psy et autre handicapés. Vous trouverez des informations là-dessus sous le terme de Aktion T4.
N considère que les fous ont de la chance à son époque. W répond que non, les fous qui étaient brûlés vifs avaient plus de chances. (Coucou les traumas de l'auteur !) Puis W affirme que N a un lien avec la photo du docteur Saitô, qui travaillait avant M à la tête du département de psychiatrie, et qu'il y a aussi un lien avec la peinture de Rembrandt. C'est M qui les a suspendus côte à côte.
M est décrit comme étant le sauveur des fous. Grâce à ses théories et ses expériences, il va lutter contre l'extermination des malades psy. Remettez ça dans le contexte du début du 20e siècle, bien entendu. Ça fait presque un siècle. Déjà. Seulement.
W donne des relents de gaslighting dans sa façon d'affirmer les choses, mais c'est peut-être moi qui surinterprète ça. Toujours est-il qu'il affirme constamment que tout le travail de M a été fait pour N., qu'il a commencé bien avant la naissance de N., pour N. Dans le cadre de l'histoire, on découvre à la fin que c'était vrai. À ce moment du récit, ça donne l'impression que W fait peser un énorme poids, une énorme pression, sur N. pour qu'il se soumette à l'expérience et réussisse à se souvenir de son nom, à satisfaire W.
Pour rester dans le thème du gaslighting (apparent) de W, lorsqu'il s'assoit au bureau, il donne l'apparence d'une araignée géante tenant N à la merci de ses manipulations et de son gaslighting.
Donc, W raconte la vie de M à N. M a toujours œuvré pour sa « thérapie par l'émancipation des aliénés » en étudiant des fossiles d'animaux, des temples bouddhistes... Oui, ça fait sens dans l'histoire.
M se proposait de fabriquer lui-même un « docteur fou », un malade psy capable de raconter la cause de sa maladie et le processus thérapeutique, détruisant toutes les disciplines scientifiques, les religions, les arts, les lois... Le mémoire de fin d'études de M avait pour titre « le rêve du fœtus », il était écrit en argot et racontait que les fœtus rêvent de tout ce qu'il s'est passé depuis la naissance de la vie sur Terre jusqu'au moment de leur conception, dans tous les détails. D'où les études réalisées sur des fossiles et dans les archives des temples, dans le but de prouver que les souvenirs que les gens peuvent avoir du rêve du fœtus sont confirmés par les archives, donc qu'on peut prendre ce rêve du fœtus à la lettre pour combler les trous des archives.
En effet, pour M, les rêves que font les fœtus restent dans le cerveau à la manière des fossiles dans le sol, il suffit donc de les déterrer pour étudier le passé. Ça ne fonctionne pas comme ça dans le vrai monde, mais ça fonctionne comme ça dans l'univers du roman.
W explique à N que M ne s'est pas rendu à la cérémonie de remise des diplômes de fin d'études, « parce qu'il s'est senti menacé par le héros de son propre Rêve du fœtus » quoi que ça puisse vouloir dire. Comme son manuscrit a été compris (d'où son diplôme), il a eu honte. Le but de M était de faire des trucs incompris.
Il écrit ensuite le « prêche hérétique de l'enfer de la folie » dénonçant les maltraitances psychiatriques de son époque.
Dans tous ses travaux, M a montré une obsession pour N.
Puis M a écrit un article qui a bouleversé la science. Le professeur S, à cause de ça, a voulu laisser sa place à M à la tête du département de psychiatrie de l'université – mais la politique interne de l'université ne permettait pas à S de démissionner, alors S s'est noyé pour pouvoir laisser sa place à M. Une question se pose néanmoins : que s'est-il réellement passé cette nuit-là ? Est-ce une décision de S, un accident qui est tombé au bon moment, un meurtre causé par M ? D'après W, seul N est capable de répondre à cette question, il le « sait », c'est enfoui quelque part dans sa tête.
W continue de donner de vibes gaslighting, même si, à la fin du roman, on pourra constater qu'il était honnête et disait la vérité. N remarque de plus en plus de détails sous l'influence des coups de pouce et indices délivrés par W, qui le félicite de ses progrès. N reste sceptique : retrouve-t-il la mémoire ou est-il victime de manipulations et de faux souvenirs ? En effet, plus W explique ce qu'il se passe, moins les choses semblent avoir de sens. Plus N pose de questions, plus W lui répond que la clé de tous ces mystères se trouve dans la tête de N. Tout ça est logique si on part du principe que le « rêve du fœtus » est une réalité dans l'univers du roman.
Ensuite, on apprend que M s'est noyé au même endroit que S, à exactement 1 an d'intervalle, laissant derrière lui N amnésique et sa fiancée privée de mémoire. Ce qui fait partie des recherches de M. C'est M qui a tout manipulé depuis le début, depuis avant la naissance de N, dans le cadre de ses recherches. Il était tellement sûr que son expérience allait aboutir, qu'il a brûlé presque tous ses travaux, puisque tout est dans la tête de N. Il ne reste que quelques documents, que nous allons à présent pouvoir lire en même temps que N.
Document : prêche hérétique de l'enfer des fous
Ce document est rédigé comme un discours de vendeur pour attirer les foules. M se présente comme un bonze fou, pour dénoncer les méthodes de psychiatrie de son époque (c'est-à-dire un bon siècle avant le moment où j'écris ces lignes).
Il y aurait aussi beaucoup à dire sur la psychiatrie contemporaine de moi, au passage. Entre l'utilisation de la psychanalyse comme thérapie (ce qu'elle n'est pas !), la négation de l'existence de certains troubles, notamment les troubles dissociatifs, le manque de moyens entraînant des refus de soins et des maltraitances, ou carrément l'absence ou le refus de diagnostiquer certains troubles notamment neurodéveloppementaux (autisme, TDAH), c'est un pwal la merde en France et ailleurs. C'est moins la merde qu'il y a 100 ans au Japon, clairement, mais on peut encore s'améliorer.
Revenons au prêche de M.
Parmi ses dénonciations, il pointe du doigt l'utilisation de l'étiquette « malade psy » (aliéné, fou...) pour justifier de se débarrasser des personnes qui dérangent – quelque chose que l'auteur a vécu, d'ailleurs. Il sait de quoi il parle !
Il dénonce aussi les violences de l'enfermement et de la contention sous prétexte de traitement alors que ça ne guérit de rien du tout. Il dénonce les meurtres des « fous » ou personnes étiquetés comme telles afin d'arranger les choses d'un point de vue politique ou financier (faciliter ou détourner un héritage, se débarrasser d'un adversaire politique...).
Durant son prêche, M suppute qu'il sera peut-être lui aussi victime de faux prétextes de folie utilisés pour se débarrasser des personnes politiquement encombrantes, vu qu'il dénonce des violences qui arrangent le système.
Document : la terre entière est un immense centre de thérapie par l'émancipation des aliénés
On découvre comment M a financé le centre dans lequel N se trouve actuellement, afin de réaliser ses expériences psychiatriques. Le principe est de laisser les fous au contact de la nature, de les laisser librement faire ce qu'ils veulent, et ils finiront bien par guérir tout seuls. Du point de vue de M, la vraie folie est dans le regard de l'autre, dans l'aliénation sociale, parce qu'en vrai (d'après lui) tout le monde est fou. M considère que la volonté n'est pas la seule directrice des actes et pensées et que c'est ça la définition de la folie. En pathologisant tous les comportements humains, il les dépathologise tous, ce qui, de son point de vue, est la meilleure façon de lutter contre les violences psychophobes.
La réalité du monde est différente, bien entendu – mais la limite entre la santé et la maladie, en psychiatrie, est en effet floue. La guérison n'implique pas d'effacer le trouble mental, mais de permettre à la personne de vivre une vie équilibrée et satisfaisante de son point de vue, sans se mettre en danger ni mettre les autres en danger. Cette vie satisfaisante sera différente d'une personne à une autre. Pour certains, il s'agira de retrouver la vie d'avant une crise quelconque. Pour d'autres, une vie satisfaisante sera une vie sans souffrance causée par le trouble psy. Pour d'autres encore, ça sera le fait de trouver comment vivre d'une façon qui limite ou endigue toute crise causée par le trouble. Pour d'autres, ça sera la réduction de tous les symptômes jusqu'à sortir des critères de diagnostic du trouble. Et ainsi de suite.
Dans mon propre cas, j'ai des critères différents pour chacun de mes troubles. Concernant les troubles acquis (dépression, anxiété, troubles dissociatifs, traumatismes, etc.) il s'agit de la réduction des symptômes jusqu'à sortir des critères de diagnostic du trouble en utilisant médicaments et thérapies (anxiolytiques, antidépresseurs, thérapies cognitives et comportementales, thérapies d'intégration, ancrage, etc.). Pour l'autisme, c'est le point d'équilibre où je n'ai ni meltdown, ni shutdown et le moins possible de surcharges sensorielles, et ça passe par l'utilisation de thérapies cognitives et comportementales, de matériel adapté pour la régulation sensorielle (lunettes de soleil, casque antibruit...) et ainsi de suite. Pour le TDAH, c'est la minimisation de la dysfonction exécutive par des thérapies cognitives et comportementales et l'apaisement de l'hyperactivité par toutes sortes de techniques complémentaires (café, méditation, ancrage, transe, sport, etc.). Et ainsi de suite, je vais pas faire la liste de toutes mes particularités de santé de mon système nerveux sinon ça va être plus long que mon résumé /analyse de texte. C'était juste un petit exemple rapide pour vous illustrer mes propos.
Revenons au texte de M.
« on n peut pas plus distinguer les personnes normales des fous qu'on ne peut distinguer un individu enfermé dans une prison d'un autre qui marche librement dehors » nous dit M. De son point de vue, toutes les religions, les lois, la morale... ne sont que des façons de faire semblant de ne pas être fou. Donc pour lui le fou est un athée criminel et immoral.
On va mettre ça sur le compte des traumatismes de l'auteur (être désigné fou pour capter son héritage) et on va passer à la suite.
La thérapie de M se passe par la « suggestion et stimulation » ce qui peut être compris, sous un certain angle, comme du lavage de cerveau et du gaslighting. Ce n'était pas l'intention de l'auteur ni du personnage, que la phrase soit comprise comme ça, mais c'est la façon dont fonctionnent les « thérapies de conversion » pour personnes queers ainsi que les « thérapies ABA » pour les autistes (qui sont la même chose que les précédentes, mais appliquées à l'autisme). C'est-à-dire un dressage via des maltraitances pour apprendre à l'individu à « se comporter correctement », d'une façon qui soit jugée acceptable par les groupes dominants de la société.
On voit que c'est une façon très différente de définir la folie ou la maladie, par rapport à la clinique contemporaine.
D'un côté, on a « les fous c'est ceux qui dérangent » - c'est le même principe qui fait qu'on a tendance à dire « il est fou » pour parler d'un criminel dont les actes nous choquent.
D'un autre côté, on a « la maladie psy c'est un cerveau qui dysfonctionne pour des raisons biologiques ou pour des raisons de suradaptation à une situation dangereuse, ce qui cause de la souffrance à la personne, la met en danger, ou met son environnement en danger ». Exemple de suradaptation à une situation : les événements traumatiques, qui entraînent une sursensibilité à certains stimuli jugés comme dangereux, et une surréaction émotionnelle et comportementale face à ces stimuli dans le but de se protéger d'un potentiel danger. On parle de suradaptation parce que c'est une façon pour le système nerveux de chercher à s'adapter, à survivre, à un événement ou une situation, mais que la manière de le faire est partie complètement en vrille au point où la personne en souffre. Et par souffrance, je ne veux pas dire uniquement « ressent de la souffrance tout le temps », j'inclus l'anhédonie, l'anesthésie émotionnelle, les amnésies... qui sont des manières de continuer à se surprotéger de la situation en se coupant des souvenirs de la situation.
J'en étais où ?
Ah oui, M et sa thérapie par l'émancipation.
Dans son manifeste, M conclut qu'il est lui-même fou et le restera toute sa vie. J'y ai vu un parallèle avec la vie de l'auteur (encore) sous forme de retournement du stigma. Le même principe qui fait que la communauté queer s'est réapproprié l'étiquette « queer » (qui était une insulte à l'origine), le même principe que certains groupes se revendiquent TPG pour « Trans Pédés Gouines », les deux derniers termes étant des insultes à la base, et ainsi de suite.
Document : le roman policier absolu, le cerveau n'est pas le siège de la pensée
Le roman Dogra Magra se replie sur lui-même encore une fois. Après nous avoir montré que le manuscrit de l'histoire existe dans le monde de l'histoire, qu'il existe à l'intérieur de lui-même comme à l'extérieur de lui-même, une couche supplémentaire se rajoute. Le roman existe à l'intérieur de lui-même parce que les règles du fonctionnement de son propre univers permettent sa propre existence. Il s'autogénère, en quelque sorte. Comme une bouteille de Klein, l'intérieur et l'extérieur sont identiques, l'histoire se contient elle-même, se donne naissance à elle-même en un genre d'Ouroboros inversé.
Le document qui suit, donc, est une interview de M par un journaliste. Durant cette interview, M encourage le journaliste à lire des romans policiers – encore un parallèle avec la vie de l'auteur, qui en écrivait.
Le projet de publication de M est le roman Dogra Magra, « c'est garanti pur non-sens ». Vous voyez ce que je voulais dire par « le roman s'autogénère » ?
M décrit le genre du roman policier comme une façon d'entourlouper le lecteur. D'où l'expression Dogra Magra. « la solution est magnifiquement en place dès le début », c'est « le cerveau qui pourchasse le cerveau ». « L'homme existe-t-il pour le cerveau ou le cerveau pour l'homme ? »
M affirme que personne ne sait vraiment à quoi sert le cerveau, car sa propre fonction lui échappe. Dans le monde du roman, les pensées ne viennent pas du cerveau.
M surnomme le personnage de son roman « Anpontan Pokan » ce qui peut se traduire par « Demeuré Lecreux ». Toutes ses journées sont identiques, à chaque fin de journée il oublie tout à nouveau. Nous verrons, tout à la fin du roman, que M décrivait déjà en avance le comportement de N.
Pour M, dans l'univers du roman, le cerveau est « malfaisant » « diabolique » et « vaniteux », il se croit supérieur à Dieu, il a amené la destruction de la Nature, transformé les humains en bêtes, rendu les gens fous, c'est-à-dire matérialistes, les a poussés à l'autodestruction.
Le problème, du point de vue de M, est que c'est le « cerveau qui pense » signifie nécessairement que « Dieu n'existe pas », que « l'âme n'existe pas », et ainsi de suite.
De mon point de vue, il prend tout le problème à l'envers, dans une réaction d'autodéfense et d'autopréservation. En effet, repousser la source des problèmes en-dehors du champ de la conscience humaine et du champ des décisions humaines, repousser la source des problèmes dans le champ de la « folie » ou autre « c'est la faute à... » permet de se défaire de ses propres responsabilités en tant que partie du système, en tant que membre d'un tout. C'est une façon de se protéger de la culpabilité et de l'inconfort des responsabilités. Une façon de se rassurer que « c'est pas moi » ou que « ça ne me concernera jamais ». Une façon de nier la réalité pour se protéger des angoisses. C'est le même mécanisme que celui derrière l'aliénation des gens dont le comportement nous effraye ou nous met mal à l'aise, qu'il s'agisse de justifier le harcèlement des autistes par un « c'est sa faute s'il me cause des émotions inconfortables donc je vais le punir des émotions qu'il me cause, ce n'est ni ma faute ni ma décision si je le harcèle ou le violente » ou qu'il s'agisse de se désolidariser des individus criminels tout en justifiant ses propres comportements antisociaux à grand renfort de « c'est un fou, ça ne pourra jamais m'arriver à moi d'utiliser ce genre de violence, la violence que j'utilise n'est pas de la violence en vrai c'est un comportement normal en société, moi je suis sain d'esprit j'ai une saine violence qui n'est pas de la violence, lui il est fou il a une violence folle qui est pathologique parce qu'il est lui-même pathologique ».
Revenons à M. Il est antitechnologie, antiscience... et il attribue tous les vices humains à l'idée que le cerveau pense. Y compris les vices qu'on trouve, au final, dans de nombreuses espèces animales quand on ose regarder ça en face, comme l'utilisation d'outils ou la consommation de substances récréatives.
On dirait un peu les discours New-age antitout qui utilisent des hommes de paille à tout va. Si l'amour a disparu c'est la faute des vaccins – et rien à voir avec l'éducation des gens, l'individualisme de notre société, ou le fait que quand on devient adulte et qu'on sort de l'enfance, on regarde l'enfance avec nostalgie comme le moment où tous nos besoins étaient comblés y compris nos besoins affectifs, donnant le sentiment que « l'amour a disparu » une fois qu'on doit prendre ses responsabilités d'adulte et chercher soi-même comment interagir sainement avec le monde pour sainement combler nos besoins. S'il y a des handicaps c'est à cause du compteur Linky – et rien à voir avec le fait que les individus handicapés existent dans toutes les espèces animales, ils sont juste de plus en plus visibles chez les humains parce que les avancées en médecine permettent de rallonger leur espérance de vie, les avancées sociales leur permettent d'occuper l'espace public et les avancées technologiques augmentent leur autonomie. Les médicaments rendent malades, porter des vêtements rend sourd... Bref, prenez n'importe quoi qui vous effraye ou que vous ne comprenez pas, décrétez que c'est la cause d'un autre truc qui vous effraye ou que vous ne comprenez pas, et paf, ça fait des Chocapics.
Tiens, je vais vous faire un exemple : c'est à cause de la consommation d'huîtres en Normandie que mes voisins mettent la télé fort après 22 heures.
Donc dans la même logique, pour M, le but du cerveau est de détruire l'humanité.
Vous aurez compris, c'est la partie du roman que j'ai le plus détesté.
M avance l'argument de l'ignorance : on a encore de la recherche à faire dans le domaine, il ne sait pas tout ce qu'il y a à savoir dans le domaine (ou ne veut pas tout savoir, parce que ça arrange, de ne pas savoir) donc c'est magique et il peut remplir les trous de son ignorance par tous ses fantasmes.
Une des bases bancales de son raisonnement, c'est la confusion entre la pensée en tant que conscience et l'action comme forme de pensée. Tous les organismes vivants sans cerveau ont un comportement adapté pour survivre, y compris ceux qui n'ont pas de cerveau comme les organismes unicellulaires, les plantes, les champignons, les méduses... Pour M, cette machinerie biochimique, cette perception de l'environnement et cette réponse adaptée à l'environnement ne peuvent se passer que via une forme de pensée, donc de conscience, donc la pensée et la conscience ne sont pas dans le cerveau. Sur le papier, le raisonnement se tient, donc ça marche dans l'univers du roman – mais ça ne fonctionne pas comme ça dans le monde réel.
Un peu plus loin, il y a une confusion entre Sherlock Holmes, le personnage de roman, et Conan Doyle l'auteur des histoires. On va partir du principe que le récit dans le récit, qui est « Holmes et Watson sont réels, Conan Doyle n'est que leur agent littéraire » a pu être pris au premier degré par l'auteur. On peut aussi partir du principe que M est complètement délirant de bout en bout, W aussi, et N est leur victime, éternel prisonnier de leur « thérapie [de conversion] par l'émancipation des aliénés [et leur gaslighting constant] ».
Après, l'univers du roman semble partir du principe que les théories de M sont réelles, mais on peut aussi l'interpréter sous l'angle du délire et du gaslighting et de la torture psychologique de N. Le premier cas marche si on part du principe que l'auteur a utilisé les inconnus des connaissances de son époque pour y mettre l'univers du roman – le second cas, c'est partir du principe que les personnages ont utilisé leurs propres inconnues, leur propre ignorance instrumentalisée, pour y mettre leurs délires avec toutes les dérives que ça impliquait en ce qui concerne la torture psychologique de N.
Donc, pour revenir aux travaux de M : le cerveau ne sert à rien, car « on » ne sait pas expliquer sa fonction dans les détails. Reste à savoir si « on » c'est la connaissance de l'époque ou si c'est juste M qui instrumentalise son ignorance. La pensée, pour M, est dans le corps entier, dans le fonctionnement des cellules – pas besoin du cerveau. Celui-ci ne fait que transmettre les informations entre les cellules sans les traiter ni en produire aucune (d'information, pas de cellule). Chaque cellule est consciente toute seule et les êtres unicellulaires sont parfaits, aux yeux de M.
Dans mes notes, j'avais mis quelque chose au sujet des dérives du New-age, du fait que ça vient principalement de la théosophie de Blavatzky, que la théosophie est antérieure à l'écriture de Dogra Magra donc qu'elle a très bien pu inspirer ce roman. En me relisant, j'en suis beaucoup moins sûr'. Les idées d'une mémoire inscrite dans le matériel génétique, d'une sorte de nature transmise génétiquement qui va faire qu'une personne est bonne ou mauvaise, riche ou pauvre, malade ou en bonne santé, etc., étaient une idée présente à l'époque de l'écriture du roman. Cette idée ou plutôt idéologie est politiquement à droite voir à l'extrême droite, et a donné naissance à l'eugénisme des nazis. Le Japon était un allié de ce régime politique durant la Seconde Guerre mondiale. Donc avec du recul je pense que cette idée développée dans le roman est plutôt issue de ce type de pensée, mélangé à des idées de réincarnation et de karma, plutôt qu'issu directement de la théosophie de Blavatzky.
L'interprétation de la conscience et du fonctionnement du cerveau par M me rappelle aussi les doctrines, croyances et idéologies qu'on trouve dans la naturopathie.
La théorie avancée par M est que toutes les cellules pensent, à l'exception des neurones, qui ne sont que des câbles sans pensée. Donc, pour penser le plus efficacement possible, il faut... arrêter de penser avec son cerveau-conscience. Et ça suffirait à résoudre tous les maux. Au passage, le prochain livre sur ma liste des notes à mettre au propre, « Harmony », est pile dans cette façon de voir les choses, alors je développerai cet aspect de l'univers de Dogra Magra dans mon commentaire de « Harmony » plutôt qu'ici, ce commentaire est déjà assez long comme ça, et cette phrase aussi d'ailleurs, faudrait que je pense à la terminer, à un moment.
Voilà, c'est fait.
Pour le professeur M, tous les maux du monde sont causés par le fait de croire à ce que dit le cerveau. De croire à ce qu'invente le cerveau et d'oublier ce qu'il nie. Avec le recul, il est possible de voir une déformation des principes bouddhistes dans cette manière de voir les choses (en résumé très résumé et charcuté pour faire court, que la conscience est une illusion issue du fonctionnement du cerveau, faite pour faciliter le fonctionnement et l'entretien du corps y compris le système nerveux central, et pas l'inverse). Dans l'univers de Dogra Magra, la preuve que « le cerveau ne sert à rien » c'est que la conscience est court-circuitée dans de nombreuses situations (gestes réflexes, anesthésie médicale, sommeil...) tandis que le corps peut continuer d'agir dans que la conscience ne soit en éveil (somnambulisme par exemple). Donc le cerveau ne sert à rien puisque le corps peut fonctionner sans conscience éveillée.
Conséquence, du point de vue de M : on devient fou quand on pense trop, parce qu'on veut faire penser un cerveau qui n'est pas fait pour penser. L'étape suivante du raisonnement est de dire que tout le monde a des « bugs » de fonctionnement du cerveau (angoisses, pseudo-hallucinations, fatigue, rêves...) donc tout le monde est fou donc c'est hypocrite d'enfermer certaines personnes, mais pas d'autres.
Sous-entendu : certains modes de fonctionnement sont par nature de la santé ou de la pathologie, quel que soit leur contexte. C'est équivalent à dire que c'est pathologique de crier, quel que soit le contexte, sans faire la différence entre quelqu'un qui hurle durant un délire psychotique et quelqu'un qui hurle pour avertir d'un danger ou appeler à l'aide. Le symptôme est confondu avec la maladie. C'est très psychanalyse freudienne, d'une certaine façon, et c'est le même type de raisonnement qui a amené à créer les « thérapies de conversion » (pour les personnes queers ou les autistes).
D'ailleurs, Freud était super à la mode et faisait partie des têtes de pont de la recherche en psychologie à l'époque de l'écriture de Dogra Magra, donc c'est logique de trouver ses influences dans le récit.
Revenons à M. Il est à fond dans la théorie que tous les comportements, goûts, habitudes... se transmettent génétiquement, et pas culturellement.
Il affirme que durant le sommeil profond, certaines cellules peuvent prendre le dessus sur toutes les autres et induire une pensée maladaptée ou criminelle qui tourne en boucle, amenant à des folies meurtrières avec amnésie.
Puis il parle de son patient (N.), qui a étranglé sa fiancée durant ce type de crise, une sorte de crise somnambulique.
Encore une fois, il affirme que le cerveau n'est pas le siège de la pensée, parce que la conscience éveillée n'est pas active durant la totalité de la vie de l'individu.
À ce moment de ma lecture, j'ai noté : « son raisonnement a pour seul but de faire tourner en bourrique le lecteur ». La suite de l'histoire, ainsi que sa conclusion, a montré que c'était à prendre au sens littéral dans le cadre de l'univers du roman.
Document : le rêve du fœtus
Il s'agit du développement de la théorie durant laquelle le développement fœtal humain représenterait toute l'évolution du vivant, mais poussée à son paroxysme. L'embryologie nous montre la conservation de certains traits durant l'embryogenèse et leur disparition par la suite – parce que l'évolution passe son temps à rajouter des mutations sur des mutations au lieu d'optimiser la forme, donc les humains ont une queue à certains stades embryonnaires et elle disparaît lorsque s'activent les gènes de « pas de queue », par exemple.
Si les comportements, les souvenirs, les goûts... sont aussi encodés dans le corps, dans la génétique, alors, au fur et à mesure que l'embryon se développe, il revit l'histoire de tous ses ancêtres y compris dans leurs comportements, dans leur conscience, dans leurs actes. Chaque grossesse contient toute l'histoire de la vie sur Terre depuis son apparition, chaque fœtus « rêve » toute cette histoire dans tous ses détails durant sa gestation.
M explique dans sa thèse que quelque chose manipule le fœtus durant son processus d'embryogenèse, de division cellulaire, d'organogénèse... Ce n'est pas juste un humain miniature qui grossit. Comme on ne sait pas encore (dans l'univers de Dogra Magra) quelles sont les étapes et mécanismes de tout ça, c'est forcément magique, ou plutôt, c'est forcément que chaque bébé humain revit en accéléré toute l'histoire de la vie sur Terre. Donc l'évolution de la vie sur Terre et les temps géologiques correspondants peuvent être recalculés d'après le temps et les étapes du développement fœtal humain.
Pour M, les humains sont les êtres les plus évolués et c'est pour ça qu'ils ont le temps de gestation le plus long. Ce qui est scientifiquement faux : toutes les espèces qui vivent ensemble à un instant T ont eu le même temps d'évolution, elles sont toutes autant évoluées les unes que les autres. Après, on peut aussi partir du principe que plus la gestation est longue, plus l'espèce est évoluée, et affirmer que les espèces les plus évoluées de toutes sont la salamandre alpine (jusqu'à 38 mois de gestation) le requin-lézard (42 mois de gestation), la pieuvre violette (53 mois). Ou, chez les mammifères, les éléphants (jusqu'à 22 mois), les orques (jusqu'à 18 mois), le rhinocéros noir et le cachalot (tous les deux jusqu'à 16 mois). Voilà, cher professeur M, les êtres les plus évolués de la planète. Inclinez-vous !
Le bullshit malaisant continue lorsque M essentialise les comportements des enfants et des peuples qu'il dit « primitifs » et « sans culture ». Il affirme que ces comportements ne peuvent en aucun cas être dirigés par une quelconque forme de culture, qu'ils sont nécessairement 100% de l'instinct et des gènes.
Tout ça me donne l'impression de lire les délires de Stephen McNallen (ou d'Edred Thorsson, il n’est pas mieux celui-là), un personnage tristement connu dans la sphère du paganisme nordique pour ses idées néonazies et ethnonationalistes, ainsi que sa création du mouvement Asatrù Free Assembly, lequel a été affiché pour son racisme et sa queerphobie par les sphères inclusives (féministes, queer-friendly, antiracisme...) du paganisme nordique.
Je referme la parenthèse.
Donc, M affirme que les enfants agissent en revivant les étapes de l'évolution humaine (guerre, survie, chasse, agressivité, cruauté...) et que ce sont des qualités des peuples « primitifs ». Donc si les petits enfants ne savent pas utiliser les toilettes et se font dessus, c'est la preuve que les « primitifs » ne savent pas utiliser les toilettes et se font dessus. Et je suppose que je descends d'une ethnie de « primitifs » qui n’ont jamais appris à chasser et passaient leur temps à dessiner et lire, et que c'est la preuve que mon frère n'est pas mon frère vu qu'il avait des intérêts très différents des miens au même âge.
Je range mon sarcasme.
M explique dans sa thèse que les rêves qu'on fait la nuit sont vraiment mystérieux et étranges et presque magiques. Chaque cellule, pour lui, est plus intelligente que l'humain tout entier.
Mélangeant objectivité physique et subjectivité interne, il affirme que le temps mesuré par les horloges est faux, que seul le temps perçu subjectivement est vrai, donc le fœtus peut revivre 500 Ma d'évolution en 9 mois de grossesse. Le professeur M est obsédé par « le pouvoir psychique d'une cellule ». Ainsi, il affirme que les rêves ne sont pas issus du cerveau, mais d'une cellule quelconque du corps qui ne dort pas comme les autres. Il justifie cela en affirmant que « le pouvoir de mémorisation de chaque cellule est illimité ».
Au passage, il fait une pique homophobe, un grand classique de l'époque.
Il termine en affirmant que les personnes handicapées naissent handicapées parce que le rêve du fœtus ne se déroule pas correctement.
Ensemble de documents : Un testament tel qu'il n'y en eut et n'y en aura jamais
Dans le cadre de l'histoire, c'est un dossier contenant plusieurs documents différents sur le même thème, qui est l'expérience de M. Le tout est rédigé d'une façon assez perchée et décousue, dans un style encore différent des autres documents laissés par M. Je salue la capacité de l'auteur à retranscrire autant de styles différents.
La première partie du dossier du testament est rédigée comme la description d'un documentaire contenant des vidéos de témoignage. La narration de M part tellement dans tous les sens que j'ai noté dans la marche de mes notes « délire psychotique ».
Donc. M s'autoproclame Docteur-Fou et a décidé de mettre fin à sa vie juste pour faire chier les gens. Puis il décrit son expérience : une jeune fille morte et très belle doit épouser un jeune homme beau et bien vivant et pour ça, M doit mourir.
Puis il part un peu en théorie du complot, affirmant que la liberté de recherche est une illusion si des autorités cherchent à l'empêcher de réaliser son expérience. Qui, je le rappelle, implique des êtres humains non consentants.
L'hypothèse sur laquelle il base son expérience est que les malades mentaux sont plus lucides que les non-malades, mais au fond, la recherche ne sert à rien, les gens sont trop stupides pour comprendre son génie. Bref, il a enfermé des gens ensemble sans soins pour prouver sa théorie de l'hérédité psychologique, affirmant que chaque « fou » revit l'existence d'un de ses ancêtres illustres. Y compris des événements qui se sont déroulés après la conception de leurs descendants. Comment ça peut se transmettre par les gènes ? Ta gueule c'est magique. On est à fond dans de la logique essentialiste des comportements humains. Et bizarrement, revivre la vie de ses ancêtres illustres ne rend pas possible la moindre transidentité. Les personnes assignées femmes ne peuvent revivre que leurs ancêtres assignées femmes et inversement. C'est magique.
Ça s'entend que je déteste le fonctionnement de l'univers du roman ?
Au milieu de tout ça, M n'explique pas comment les lois, la morale, les convenances sociales... ont émergé de ce joyeux bordel.
Pour lui, toute violence, tout crime, est folie. Donc la folie est criminelle, en toute logique.
Il interprète tous les comportements humains à l'aune de sa théorie de l'hérédité psychologique.
L'expérience de M implique également de pousser au crime par de la suggestion subtile, puis de tout faire pour que le criminel oublie son crime. Un genre de manipulation mentale qui, d'après W, existerait depuis la nuit des temps, il en veut pour preuve ce qu'actuellement on appelle les amnésies péritraumatiques.
On apprend enfin le nom civil de N. : Kure Ichirô. Il est le jeune homme de l'expérience, qui a tué sa mère et sa fiancée.
L'essentialisme de M est proche du racisme. M veut appliquer aux humaines les mêmes principes que pour les races de chiens afin de déterminer leurs ancêtres, leur caractère, leurs défauts... Il en déduit que certains peuples sont plus violents que d'autres et que ça se voit à leur visage.
Il révèle que W a découvert que la fiancée étranglée, nommée Kure Mayoko (même nom de famille qu'Ichirô vu qu'ils sont cousins) n'était pas morte et il a remplacé son corps par un autre à la morgue, pour pouvoir récupérer Mayoko tout en la déclarant morte à l'état civil.
L'affaire a été montée de concert par M et W. Le reste du dossier du testament ce sont différentes pièces de l'enquête menée autour du décès de la mère d'Ichirô ainsi que de celui de Mayoko.
W a mené l'enquête autour de la mort de la mère. Il déduit qu'Ichirô a eu une crise de somnambulisme qui l'a poussé au meurtre et à maquiller le meurtre en suicide. Après avoir déménagé chez sa tante, il se fiance avec sa cousine Mayoko.
Concernant l'incident avec Mayoko, Ichirô a vu un rouleau peint et ça a déclenché sa violence. Quelqu'un a montré volontairement le rouleau pour déclencher la crise, W l'a ramassé sur les lieux du crime durant son enquête avant de l'offrir à M pour sa collection de curiosités.
Donc, on se trouve avec différentes pièces que W a rassemblées durant son enquête. Des interviews de témoins et d'Ichirô. Pour une raison qui sera dévoilée plus tard, W a déclaré que le meurtrier de la mère venait de l'extérieur de la maison et avait utilisé des narcotiques pour endormir toute la famille.
De son côté, M affirme qu'Ichirô est le coupable, durant une crise d'hérédité psychologique. Il donne également une analyse très freudienne de la situation, affirmant qu'Ichirô est une sorte de pervers sexuel qui cherchait une échappatoire pour sa libido, déclenchée par la vision de sa mère endormie, belle, chaste pure, vierge... Le professeur M pense que personne n'est venu de l'extérieur malgré toutes les preuves dans ce sens (portes ouvertes, etc.) et qu'au contraire, ces indices n'ont rien à voir avec l'enquête (ou ont été installés là par Ichirô lui-même durant sa crise d'hérédité psychologique). La démonstration que M donne de son hypothèse a de désagréables relents de délire, car il retourne absolument tout pour en faire une preuve « indéniable » de la culpabilité d'Ichirô. Il remet le couvert au sujet des comportements cruels des enfants comme preuve de la cruauté des peuples « primitifs », décrit que tous les comportements violents ou désespérés sont une recherche de « la jouissance suprême et perverse de l'amour de soi ». Et ça continue pendant des pages, avec un glaçage de sexisme en prime : il trouve qu'une femme avec du caractère, ou qui réfléchit, c'est anormal ou c'est une hérédité psychologique d'un ancêtre masculin encore plus brillant qu'elle – et une autre anomalie, que cette hérédité masculine se montre chez elle.
On passe à la seconde crise, celle de l'attaque de Mayoko. Et encore plus de documents dans tous les sens.
La légende locale autour de la famille Kure veut que cette famille soit poursuivie par la malédiction d'un rouleau peint.
La veille de ses noces avec Mayoko, Ichirô a disparu puis est retrouvé en pleine campagne à consulter la partie vierge à la fin du rouleau peint. Quelqu'un (on apprendra plus tard qui) le lui a donné à lire avant son mariage. Ce qui déclenche chez lui une crise d'hérédité psychologique : il se prend pour l'artiste et souhaite lui aussi réaliser une série de peintures décrivant le processus de décomposition d'un corps humain. C'est une tradition, nommée Kusôsu au Japon, de représenter les neuf étapes de décomposition d'un corps, souvent féminin, en guise de Memento mori. Pour avoir un modèle, Ichirô étrangle sa fiancée. Sa belle-mère et tante cherche à le ramener à la raison, il l'agresse elle aussi.
Pour revenir à la malédiction des Kure : tous les hommes de la famille assassinent au moins une femme de leur famille après avoir vu le rouleau peint. L'artiste original voulait peindre un grand nombre de scènes, n'a pas pu en faire autant qu'il le souhaitait, a considéré que le travail n'était pas terminé, et cela hante sa lignée génétique.
Normalement le rouleau est gardé secrètement dans un temple, mais l'enquête de W dévoile qu'il a été volé, probablement par la mère d'Ichirô (on découvrira plus tard que c'était pour étudier les broderies présentes sur le revers afin d'apprendre une technique ancienne et oubliée). Mais quelqu'un a volé le rouleau chez la mère Kure afin de pouvoir le montrer à Ichirô et déclencher sa crise.
La tante pense à une vengeance envers la famille, peut-être par le père (inconnu) d'Ichirô. W est du même avis, tandis que M affirme que tout ça est lié à l'hérédité psychologique. C'est M qui réalise l'expertise psychologique d'Ichirô et il conclut que le jeune homme est un pervers prisonnier de l'hérédité psychologique. Une seule de ces propositions est juste, à mon avis, et uniquement dans le cadre du roman.Encore que, on peut extrapoler, dire que l'hérédité psychologique c'est la transmission générationnelle des traumatismes (pas par la génétique, mais par les subtiles interactions entre les personnes, en particulier entre les donneurs de soins et les petits enfants) (juré, des fois il suffit qu'un donneur de soins soit légèrement tendu chaque fois qu'un certain sujet est abordé pour que l'enfant enregistre ça et devienne terrifié, voire traumatisé par le sujet, par apprentissage imitatif de « ce truc est dangereux panique à bord ») et qu'Ichirô a hérité, d'une certaine façon, des traumatismes de sa mère autour du rouleau peint ainsi que des projections psychologiques de M.
Histoire de N, partie 2
N lève les yeux après avoir lu tous les documents que nous venons de lire avec lui, et il se trouve face à face avec … un M bien vivant, qui lui annonce la date du jour, laquelle est 1 mois plus tôt que ce que W lui disait.
Parenthèse : dans l'intro de mon édition, il était dit que si N avait demandé la date du jour à plusieurs personnes, le mystère aurait été résolu tout de suite. C'est faux. Chaque personne aurait donné une date du jour différente, parce que chaque demande aurait été faite à un moment différent. On le découvrira plus tard dans la toute fin, je vous spoile un peu, mais toutes les dates sont justes au moment où elles sont dites pour la première fois. Dans l'univers du roman, les personnages mentent beaucoup moins que ce que leur comportement de type gaslighting pourrait faire penser. M est le seul à mentir, et uniquement pour cacher la manière dont il a poussé les premiers dominos. Tous les autres dominos se sont effondrés en toute franchise et sans cachoterie, si je peux filer la métaphore. W parle en toute bonne foi, les thèses avancées par M le sont en toute bonne foi, les dates indiquées par les personnes le sont en toute bonne foi, et M dévoile ses supercheries assez facilement. Le seul effort à faire sera de remettre les différents morceaux dans le bon ordre, et pour ça, il suffira de se fier aux dates indiquées par les personnages. De la même façon que la date de publication d'un livre permet de savoir quand il a été publié, peu importe l'ordre dans lequel il est lu ou posé sur l'étagère. En d'autres termes : si je lis « Notre-Dame de Paris » après avoir lu « Le Hobbit » ça ne changera rien au fait que « Le Hobbit » a été publié après « Notre-Dame » et pas avant. Ben c'est pareil avec les dates et les morceaux du récit dans Dogra-Magra.
N regarde par la fenêtre et il se voit lui-même dans la cour en train de faire des choses. M lui explique qu'il a des visions, qu'il voit une projection de ce qu'il a lui-même fait dans le passé, la veille. Le Ichigô que N voit dans la cour, c'est lui-même, mais la veille. N n'est pas d'accord.
Les explications de M sont de plus en plus tordues, surtout si on garde un point de vue où N et Ichirô sont deux entités distinctes présentes physiquement, l'un dehors et l'autre dedans. Mais si on comprend que N a des visions de lui-même, que l'Ichirô qu'il voit dehors n'existe que dans son esprit, alors les explications de M deviennent logiques. N est Ichirô parce qu'Ichirô est le passé de N – mais Ichirô n'est pas N parce que N a vécu plus longtemps, a des souvenirs de plus, par rapport à Ichirô.
Au passage, M dévoile sa rivalité avec W : chacun essaye de piéger l'autre. On comprendra seulement plus tard pourquoi. Et oui, ça a un lien avec N. et avec l'expérience, mais pas celui que j'avais pressenti. C'est plutôt une guéguerre pour savoir qui va profiter des conclusions et de la renommée des résultats.
M insiste pour que N épouse la fille de la chambre 6 (qui est en fait Mayoko) tout en affirmant qu'il peut y aller sans complexe, ils sont bel et bien destinés l'un à l'autre, ils s'aiment, pas de scrupules à avoir. Sauf que l'insistance et les arguments de M sont tellement rentre-dedans que ça en devient malaisant pour N et pour le lecteur.
N enchaîne les hypothèses au sujet de sa situation, de son lien avec ce « sosie » v dans la cour, des expériences psychologiques réalisées par M et W. Il finit par demander à voir le rouleau peint qui est au cœur de l'affaire.
L'histoire du rouleau peint
Ledit rouleau est chinois et est âgé de plus de dix siècles. Il y a 1100 ans environ avant les événements du roman (donc 1200 ans avant maintenant où j'écris ces lignes) il y avait deux sœurs jumelles au service de l'Empereur de Chine. Un peintre, lui aussi au service de l'Empereur, épouse l'une des sœurs.
L'Empereur se met à partir en vrille niveau gouvernement, donc pour essayer de le ramener à la réalité, le peintre décide de créer un rouleau des étapes de décomposition d'un corps. Il tue son épouse pour l'utiliser comme modèle, avec le consentement de celle-ci. Malheureusement, le corps se décompose plus vite que prévu. Il voulait peindre douze scènes, il ne peut en peindre que six. Le peintre estime avoir échoué dans son œuvre et, pour pouvoir la compléter, il part en quête d'autres femmes de grande beauté pour en faire ses prochains modèles.
Échouant dans sa quête (encore), il se tourne vers sa belle-sœur pour lui demander aide et conseil. Il apprend que sa belle-sœur s'est fait passer pour son épouse pendant plusieurs années, afin de faire croire à tout le monde que le peintre était toujours chez lui à travailler, que tout allait bien, aucune disparition inquiétante, tralalala.
M analyse cette situation en affirmant que la jumelle avait une obsession sexuelle (coucou Freud !)
Le peintre, en apprenant le décès de l'Empereur, réalise que son travail ne sert à rien en fait, terminé ou pas terminé. Il pète une durite et « devient fou ». La belle-sœur l'embarque avec elle et direction le Japon. Lui décède en route, elle accouche d'un fils, le premier fils de la lignée Kure. Désormais, dès qu'un mâle Kure voit le rouleau, il veut imiter son ancêtre, achever son œuvre.
Suite de N partie 2
Ça va, vous suivez toujours ?
M explique à N. que tous les prophètes (Jésus, Confucius, Shakyamuni...) avaient pour but de libérer les humains de leur hérédité psychologique. Et en conclusion, N comprendra en voyant le rouleau.
N déroule donc le rouleau. La femme qui est représentée est identique à celle de la chambre 6, confirmant qu'il s'agit de Mayoko la cousine d'Ichirô. Le processus de décomposition du corps est décrit dans tous ses détails dans le roman. Et Ichirô regarde tout ça sous l'œil pesant de M.
Pour M, Ichirô était redevenu son ancêtre peintre, n'était plus lui-même, lors des meurtres.
M a un point de vue très freudien sur la situation de l'ancêtre. Pour lui, la loyauté à l'Empereur était un faux prétexte, la vraie raison qui aurait poussé l'ancêtre Kure à tuer sa femme était une perversion sexuelle sado-nécrophile de la part du meurtrier, et une perversion masochiste de la part de l'épouse consentante. Puis, si le peintre a continué de vouloir tuer pour obtenir des modèles pour achever son œuvre, c'est parce que « l'absolu de la beauté réside dans sa destruction ».
Cryptiquement, M affirme que l'esprit de N. redeviendra normal quand l'esprit d'Ichirô redeviendra normal. Ce qui est logique en fait vu que c'est la même personne.
Comme Freud, M pense que connaître la cause d'un trouble suffit pour enclencher le processus de guérison. C'est à ça que sert son centre de thérapie par l'émancipation : il laisse les malades faire nawak afin de comprendre La Cause Unique(TM) de leur trouble et pouvoir les guérir « en leur apportant une suggestion appropriée ».
Remis dans le contexte de l'époque, où Freud était vu comme le top du top de la connaissance en psycho, ça fait sens. Remis dans le contexte contemporain, avec mes connaissances en psychologie clinique, ça pue. Par exemple, il laisse toujours en suspens le fait que c'est bien ce rouleau peint qui a fait vriller Ichirô. Il ne veut pas non plus expliquer les choses à N., il veut que N découvre tout seul spontanément la vérité.
Pour avoir testé à la fois les psys freudiens (où fallait que je devine tout seul ma propre thérapie), lacaniens (où le psy passait 15 mins à faire des jeux de mots sur mes troubles en affirmant que ça allait me guérir) et cliniques (où le psy me dit gentiment, petit morceau par petit morceau, comment sortir du trou, en me laissant l'espace pour bien digérer et intégrer l'information entre deux morceaux) je peux vous assurer que les deux premiers sont à s'arracher les cheveux de frustration, tandis que la troisième sorte me donne envie de faire des efforts et de devenir actifve dans ma propre thérapie. Devinez quelle sorte m'a permis de guérir mon TDI ?
Je referme la parenthèse. (J'ai le droit de faire tout plein des parenthèses j'ai un TDAH.)
N est confus devant tout ce que lui dit M. Est-il le jumeau d'Ichirô ? Son sosie ? Qui manipule le plus qui dans toute cette affaire ? M ? W ? Les deux ? Ensemble ou chacun pour son propre compte ? Qui dit la vérité ? C'est quoi la vérité ? Est-ce que M et W cherchent à départager N et Ichirô pour savoir lequel est qui ? Ou peut-être que N est le criminel et Ichirô la victime ? Ou l'inverse ?
M aborde le sujet de la « maladie de la partition de l'âme » afin d'expliquer que N et Ichirô sont en même temps la même personne et pas la même personne.
L'auteur était à ça de comprendre et expliquer les troubles dissociatifs, les amnésies dissociatives, les hallucinations, les pseudohallucinations et les flashbacks ainsi que la perception (projection) des autres parties de soi en-dehors de soi. Technique qui est d'ailleurs utilisée en thérapie des états du Moi.
Bref, c'était super frustrant à lire.
Donc, M sait tout, mais ne veut rien dire parce que N doit tout deviner tout seul, c'est ça la thérapie.
D'un autre côté, M affirme que le mystère du rouleau ne devrait pas être élucidé, pour le bien de tous.
Il finit par craquer et expliquer que la personne qui a montré le rouleau à Ichirô l'a fait sciemment dans le but de déclencher la crise d'hérédité psychologique. Quant au meurtre de sa mère, c'était un crime monté de toutes pièces afin de forcer le rapprochement d'Ichirô, de Mayoko et du rouleau, histoire de mettre en place toustes les acteurices du drame d'hérédité psychologique.
N est persuadé que c'est W qui a tout manigancé, mais M lui explique que non, c'est pas W. Tout en restant cryptique, M affirme que tous les aveux du criminel sont là dans les papiers que nous avons lus, mais que tout est tourné pour faire accuser quelqu'un d'autre. N doit promettre de faire publier toutes ces notes, car c'est ainsi que les gens soulagent leur conscience, en faisant publier leurs aveux post mortem.
Au cas où vous auriez oublié des morceaux en route, les papiers en question sont le testament du professeur M, qui, W nous l'a dit dans la partie 1 de l'histoire de N., s'est donné la mort à la date indiquée par le « aujourd'hui » de la partie 2 de l'histoire de N.
En d'autres termes : M est en train de faire les aveux d'avoir tout manigancé, tué la mère d'Ichirô, fait croire que c'était Ichirô le coupable, mis ensemble Ichirô, Mayoko et le rouleau, déclenché le drame, juste pour pouvoir ensuite guérir Ichirô (N) et prouver que tada sa théorie du rêve du fœtus et de l'hérédité psychologique est vraie, donc son prêche hérétique de l'enfer des fous doit être écouté, et il faut faire de la thérapie par l'émancipation des fous partout pour guérir tout le monde. Et apparemment pour tout ça c'est super important que M meure par suicide.
M continue de parler à mots tellement couverts que la tête de N. (et la mienne) ne savent plus quoi penser. Il analyse (à la Freud) et contre-analyse le comportement de tous les protagonistes de l'affaire, mais surtout les siens, ceux de N et ceux de W. Il affirme que plus la vérité est évidente, plus l'illusion s'approfondit. Plus le criminel avoue, plus il est en sécurité, car il parvient à faire reposer la responsabilité sur les épaules de son adversaire. Et que ça marche encore mieux si l'adversaire est intelligent.
Pour finir, M se pose hypocritement comme la victime des manipulations de W.
Et il nous donne encore une nouvelle version de l'histoire. Dans cette version, M et W sont présents en même temps sur les lieux des crimes, l'un faisant porter le chapeau à l'autre.
« la caractéristique de cette affaire, c'est vraiment que tout a été prévu dans les moindres détails »
M admet enfin que la crise de somnambulisme d'Ichirô, la nuit du meurtre de sa mère, était un mensonge de sa part. Quant à W, il aurait commis l'erreur de centrer l'enquête sur l'espoir qu'Ichirô retrouve la mémoire. Ou était-ce encore une manipulation de M ?
Un point important pour comprendre les relations entre W, M et Ichirô/N. : le jeune homme est né l'année où W et M ont eu leur diplôme de fin d'université. On notera que la rentrée des classes et la remise des diplômes a lieu en janvier au Japon. N est né à l'automne de la même année. Sous-entendu : après la remise des diplômes, un des deux hommes, W ou M, a eu une relation avec la mère de Ichirô/N dans le but d'avoir un enfant garçon avec cette femme, afin de pouvoir déclencher la malédiction des Kure une fois le garçon devenu adulte. Impossible de savoir lequel des deux est le père biologique, car tous les deux ont eu une relation avec la mère de N. à peu près à la même période. Un test de paternité est hors de question, car le spécialiste pour ça, c'est W, donc il pourrait modifier les résultats pour servir ses propres intérêts.
L'un dans l'autre, W et M ont tous les deux voulu faire mumuse avec la légende du rouleau peint et de la malédiction des Kure. Les étapes de la manipulation impliquaient, d'une part, de voler le rouleau, d'autre part, de faire en sorte que naisse un fils de la lignée Kure. Quitte à donner de son corps pour ça.
La narration explique que le père bio d'Ichirô est nécessairement le même que celui qui a tout manigancé, qui a décidé de sacrifier son fils à ses expériences en psychocriminologie. Et de sacrifier la mère de son fils afin de rassembler les acteurices du drame qui allait se jouer.
Alors, qui est le coupable, M ou W ?
M est persuadé que N va bientôt retrouver sa lucidité, épouser sa fiancée Mayoko et repartir vivre une vie tranquille et épanouie.
Comme il a mangé Freud et Steiner (le sexologue, pas l'anthroposophe) au petit-déjeuner, M affirme que l'amnésie identitaire de N. vient de « [s]on obstination à rester puceau ». N continue de refuser d'épouser Mayoko, car il n'a pas souvenir de l'aimer. Même pour la science, il refuse d'aller à l'encontre de lui-même ou en tout cas des parties de lui-même auxquelles il a accès. Il refuse de se plier à l'expérience.
Alors M insiste. N et Ichirô sont la même personne. Rien à faire. N a vécu trop de manipulations de la part de tout le monde, il refuse de croire les gens comme ça sur commande. Alors le professeur M, vaincu, quitte la pièce.
N continue de réfléchir et décide que les éléments de l'enquête n'ont rien à voir les uns avec les autres. Tous les trois, W, M et lui, se fourvoient en essayant de trouver un coupable ou responsable unique. C'est une erreur de faire ça. Il n'y a pas de responsable. Juste un rouleau peint. D'ailleurs, pourquoi Ichirô était-il en train d'en contempler la fin, vierge, au moment où il a été vu par un témoin, avant sa crise ?
N déroule le rouleau et découvre que, tout à la fin, la mère d'Ichirôy a noté la date de naissance de son fils ainsi que le nom du père : Masaki Keishi.
C'est M qui avait tout manigancé, tout manipulé, pas W !
Histoire de N, partie 3
Midi sonne. Un coup de canon résonne. N part en courant. En proie à la confusion, il fait face à un blackout, puis se retrouve à nouveau dans le bureau, mais c'est le soir. Est-ce seulement la même journée ? Le bureau est couvert de poussière, les documents ont l'air vieux et moisis, il y a des coupures de presse supplémentaires dans la mile de documents.
Ces coupures de presse indiquent qu'Ichirô a eu une crise et tué 5 personnes dans le centre d'aliénés de M, lequel a affirmé que c'était la preuve que sa thérapie par l'émancipation était un succès. Le même jour, la tante Kure a incendié sa maison ainsi que le temple dans lequel le rouleau peint était censé être gardé, et elle s'est jetée dans les flammes. Le surlendemain, M a été retrouvé noyé (suicide).
N n'est autre qu'Ichirô, Kure ou plutôt Masaki de son nom de famille, le fils du professeur M. Jusqu'à présent, le roman n'était que des flashbacks dans des flashbacks et il vient enfin de se reconnecter au présent. Il est toujours dans le même institut psychiatrique, Mayoko aussi.
À moins qu'il ne soit un fœtus in utero, fils d'Ichirô et Mayoko, revivant en boucle les péchés de ses ancêtres...
FIN
Conclusion : remettons les pièces dans l'ordre
Chronologiquement, voilà à peu près ce que j'ai pu comprendre de l'histoire.
En premier vient l'histoire de la création du rouleau peint, qu'on trouve dans le manuscrit de W retranscrivant l'histoire rédigée sur ledit rouleau.
Ensuite vient l'histoire du temple bouddhiste des Kure, qu'on trouve dans le récit du moine, dans les documents d'enquête de W.
On fait un saut de plusieurs siècles vers le futur et on arrive à l'histoire de la mère d'Ichirô, qu'on retrouve dans l'enquête de W et le récit que M fait oralement dans la seconde partie de la narration par N.
W et M ont suivi leurs études (divers témoignages de leur part), M a voyagé, écrit son prêche hérétique, sa thèse, donné des interviews... (documents au milieu du livre).
Lorsqu'Ichirô (N.) a atteint l'âge qui convenait à M, celui-ci a tué sa mère.
Désormais orphelin, Ichirô a déménagé chez sa tante et s'est fiancé à sa cousine Mayoko. La veille de ses noces, M lui a montré le rouleau peint afin de déclencher sa crise d'hérédité psychologique (enquête de W, récits de M et de W).
W a récupéré Mayoko encore vivante et l'a fait passer pour morte (testament de M), Ichirô et Mayoko se sont retrouvés internés dans le centre de thérapie par l'émancipation du professeur M.
(Quelque part au milieu de tout ce bazar, le professeur S est décédé et a été remplacé par le professeur M à la tête du département de psychiatrie.)
Une fois dans le centre, Ichirô a été manipulé par M (testament de M, articles de presse ajoutés à la pile de documents plus tard, flashback /pseudo-hallucination qu'Ichirô a de lui-même par la fenêtre durant sa conversation avec M) afin d'avoir une autre crise au centre, durant laquelle il a tué 5 personnes.
Le lendemain de sa crise a eu lieu sa conversation avec M dans le bureau (Histoire de N partie 2) ce qui a déclenché un blackout et sa fuite dans les rues. Durant la période délirante qui a suivi, il a rédigé le Dogra-Magra qu'il trouve dans la vitrine du bureau durant ce que j'ai appelé Histoire de N. partie 1.
Un mois après le décès de M s'est déroulée toute la première partie du livre, du début jusqu'à la première lecture des documents qui forment la partie centrale du roman. À l'occasion de cette journée où il a parlé avec W, il a eu un flashback de son après-midi avec M, incluant sa vision de lui-même dans la cour (flashback de la veille de sa discussion avec M).
Vous suivez toujours ?
Dans le présent, Ichirô prend conscience qu'il revit tout ça en flashback (journée avec W, flashback avec M, flashback vision par la fenêtre). En boucle. Depuis des mois. Ou des années ? Impossible à dire, car chaque fois qu'il retrouve la mémoire, il oublie à nouveau, en oubliant qu'il a oublié. Il est incapable d'accepter les crimes auxquels M l'a poussé.
Être forcé à commettre des actes contraires à sa propre éthique, ça a un pouvoir dissociatif très, très fort. Ce n'est pas étonnant que les traumatismes d'Ichirô soient assez forts pour que sa psyché se protège en boucle par l'amnésie et l'amnésie des amnésies.
Pour moi, Ichirô est la victime de M. Il a été conçu comme un objet, manipulé comme un sujet d'expérience, dans le seul but de prouver une théorie bullshit, sans aucune considération pour sa sensibilité d'être humain. W fait de son mieux pour recoller les pots cassés par M, mais il ne sait pas quoi faire d'autre que d'essayer de forcer Ichirô à se souvenir – ce qui est contre-productif vu que la psyché d'Ichirô se retrouve trop vite trop submergée par les souvenirs, et déclenche une crise amnésique dissociative.
Conclusion : Masaki est une enflure.