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Des licornes et des hommes Je suis Amalthæ. Je suis auteurice et essayiste. J'écris sur les troubles dissociatifs, l'autisme, le TDAH, les identités trans, la construction identitaire, l'alter-humanité (otherkins, thérians, fictionkins...)

Blade Runner (Philip K Dick)

Lady-Amalthae

Dans le cadre de mon challenge de lecture Alter Ego, j'ai lu le livre « Les androïdes rêvent-ils de moutons électriques » de Philip K. Dick. Ce livre de science-fiction post-apocalyptique a été l'inspiration du film « Blade Runner ».

Le propos central de l'histoire est l'empathie. L'auteur l'a largement explicité dans des interviews. Il souhaitait opposer la chaleur humaine, la vulnérabilité, la tendresse, à la froideur « androïde » dans laquelle il avait été élevé. Il voulait mettre en garde contre la « mécanisation » de la société dans laquelle il évoluait.

Le roman explore de façon intéressante la frontière entre l'humain pourvu d'humanité et la chose d'apparence humaine qui est dépourvue d'humanité. Certains commentaires affirment que les androïdes sont plus humains que les humains, afin d'offrir un contraste avec une culture perdant de son humanité.

Le propos de l'histoire sur les personnes handicapées n'est ni clairement validiste ni une claire dénonciation du validisme.

 

Le monde présenté par « Blade Runner » est complètement dissocié du corps physique. Dès le début de l'histoire, l'auteur nous présente une sorte d'orgue ou de bibliothèque Netflix à émotions. Comme le texte date un peu, on y accède avec un annuaire et en tapant le numéro de téléphone correspondant à l'émotion souhaitée. Ainsi, les gens peuvent s'auto-manipuler en fonction des émotions qu'ils souhaitent ressentir.

Ce qui inclut la possibilité de s'infliger plusieurs heures de dépression profonde et culpabilisatrice, ce que fait régulièrement Iran, l'épouse de Rick, notre personnage principal.

Ce ne sont pas seulement les émotions que les gens peuvent manipuler, mais aussi leurs désirs. L'annuaire inclut la soumission à l'époux, l'envie de regarder la télé peu importe ce qui s'y trouve, ou encore, l'envie de choisir quelque chose dans l'annuaire. Les émotions et les désirs deviennent des numéros à consommer plutôt que des qualia à traverser, apprivoiser, comprendre, accepter. Des programmes télé entre lesquels zapper plutôt que des expériences humaines participant au dialogue entre la conscience et le système nerveux.

Un autre élément du détachement entre la vie organique, viscérale, et le quotidien fait d'apparence est de consommation, se trouve dans le titre original du livre. Les androïdes et les moutons électriques. Ou, plus généralement, les organismes électroniques dont le seul but est d'imiter un organisme biologique, de donner le change.

Dans le cas des non-humains, c'est un devoir social, moral, de s'occuper d'un animal. La quasi totalité des créatures non-humaines ont disparu à cause de la poussière radioactive. Prendre soin des survivants est un devoir religieux en même temps qu'une marque de prestige social. Les animaux de chair sont des produits de luxe que les animaux électriques imitent. Et comme tous les produits d'imitation, il ne faut surtout pas que les voisins soient au courant qu'on possède un faux. C'est au point où les entreprises de dépannage des animaux électrique se présentent comme des vétérinaires, et les pannes des animaux électriques sont programmées pour ressembler, de l'extérieur, à des maladies d'animaux biologiques.

Tout est dans l’esbroufe.

L'existence d'humains artificiels, les fameux androïdes, pose aussi problème. Ils sont de mieux en mieux imités, de plus en plus difficiles à repérer. Le travail de Rick est de les exterminer. Il est chasseur de prime.

Dans ce cas, me diriez-vous, pourquoi fabriquer ces androïdes si c'est pour les détruire après ?

La raison est qu'ils sont censés rester sur la planète Mars comme produits de consommation, pas devenir indépendants et retourner sur Terre y vivre en toute liberté les quelques maigres années de vie qui leur sont attribuées avant que l'obsolescence programmée ne les rattrape.

Mars est un autre point scénaristique très important, même si l'intrigue ne s'y déroule pas. Suite à la contamination de la Terre par les retombées radioactives de la guerre, les animaux non-humains ne sont pas les seuls à avoir souffert. Les humains eux-mêmes se sont mis à attraper toutes sortes de maladies. Dans le cadre du roman, ce ne sont pas des cancers, mais des handicaps cognitifs. Les gens présentant ces particularités de santé sont des « spéciaux » et ils n'ont pas le droit de se reproduire (ils sont stérilisés d'office) ni de quitter la Terre, par eugénisme – pour, je cite le livre, « préserver la pureté de la race ». Quant aux gens qui ne sont pas « spéciaux », les « réguliers », ils sont encouragés à déménager sur Mars. Ils reçoivent un androïde de leur choix en cadeau. Une personne qui n'est pas une personne, car s'est un esclave.

Rick est un « régulier », une personne valide. Sa femme aussi. Ils font partie des rares « réguliers » vivant encore sur Terre.

La manière dont les androïdes et les « spéciaux » sont traités est en contraste total avec les valeurs d'empathie de la société du roman. C'est un devoir de s'occuper d'un animal, fusse-t-il artificiel. C'est aussi un devoir de se tenir éloigné de, ou de tuer, des « humains pas assez humains ».

Durant toute la durée du roman, Rick va enchaîner les contrats afin d'accumuler assez d'argent pour s'offrir un vrai animal vivant pour remplacer son mouton électrique. Il va aussi se trouver confronté à la limite tracée par la société entre l'humanité et la non-humanité.

En parallèle des aventures de Rick, de l'autre côté de la barrière entre l'humain et le non-humain, se trouve John Isidore. Il est classifié comme « spécial » à cause de ses mutations génétique, et comme « chickenhead » à cause de ses capacités cognitives limitées. Il s'associe à certains des androïdes en fuite que Rick poursuit. Sur certains points, ces androïdes vont avoir l'air « plus humains » qu'Isidore, sur d'autres points c'est Isidore qui va avoir l'air « plus humain ».

Un autre élément que j'ai trouvé intéressant est la présence, en arrière-plan, d'un show télévisé en direct depuis Mars. Ce show n'a qu'une ou deux heures de pause par tranche de vingt-quatre heure et ce sont toujours les mêmes personnes sur le plateau. De toute évidence, ces stars de la télé sont des androïdes, mais personne ne semble le comprendre ou du moins être dérangé par ça. Par contre, des androïdes qui se promènent sur Terre et essayent de vivre tranquillement sans faire de mal à personne, c'est inacceptable.

Tout le scénario pointe du doigt l'hypocrisie de ce jeu d'équilibriste entre ce qui est humain ou pas et ce qu'il est acceptable de faire quand on est humain ou pas, et avec qui. Ainsi, les relations sexuelles entre les « réguliers » et le reste des « humains mais uniquement d'aspect » sont interdites, renforçant l'idée que ces personnes ne sont pas des personnes. Ce qui rappelle tristement la manière dont les personnes handicapées sont actuellement traitées : trop nombreux sont les activistes à affirmer que les handicapés, surtout les autistes, doivent être traités comme des enfants donc, n'ont pas le droit à la sexualité. Encore moins à une sexualité avec des personnes qui ne sont pas handicapées.

Malgré tout, la religion de « Blade Runner », le culte de Wilbur Mercer, est centré autour d'une fusion émotionnelle et mentale de tous les participants avec la personne de Wilbur Mercer, qu'il s'agisse de « réguliers » ou de « spéciaux ». Ce culte insiste sur l'importance de l'empathie envers tous les êtres vivants, à l'exclusion des androïdes. Les quelques dernières heures de la vie de Wilbur sont jouées en boucle, vécues par des milliers de personnes au même moment, au point que celles-ci sont physiquement blessées durant la lapidation de Wilbur, et que certaines en meurent avec lui. Pourtant, Wilbur continue de se relever après sa mort, encore et encore.

Les humains se coupent de leur propre individualité pour se glisser dans la peau de Wilbur, qu'ils soient « réguliers » ou « spéciaux », mais les androïdes ne le peuvent pas. Les androïdes n'ont pas d'empathie. C'est cette absence d'empathie que Rick mesure lorsqu'il teste (avec le Voigt-Kampff) si quelqu'un est potentiellement un androïde ou pas, avant de presser la détente.

Le Voigt-Kampff présente pourtant une faille : si une personne schizophrène a un émoussement de l'affect allant jusqu'à un affect plat, celle-ci risque d'être testée comme un androïde. Cette anesthésie émotionnelle risquerait d'entraîner la mort d'un humain. Dans ces conditions, les « spéciaux » ou handicapés sont vus comme humains. Mais pour ce qui est du droit de se reproduire ou d'aller sur Mars, ils ne sont pas humains.

Un autre élément important du Voigt-Kampff est qu'il dépend de la culture dans laquelle les gens grandissent. Dans le monde de « Blade Runner », une peau animale est censée entraîner une forte détresse émotionnelle, au moins aussi importante que si c'était une peau humaine. Dans notre société contemporaine, l'empathie envers les non-humains est très émoussée par rapport à l'empathie envers les humains, ce qui donne des réactions émotionnelles différentes.

Tout au long du roman, l'auteur dirige l'attention sur la façon dont les personnages acceptent ou n'acceptent pas la limite qui est tracée entre humanité et non-humanité. Isidore souffre du validisme dont il est témoin et victime au quotidien, tout en s'y résignant. Les androïdes cherchent à échapper à leur sort, pour vivre, même si leur vie n'est que de quelques années. Rick doute du bien-fondé de son travail : il rencontre un chasseur de prime qui s'est complètement coupé de sa propre empathie afin de pouvoir faire son travail correctement, brouillant la limite entre l'humain et l'androïde dans un sens, tandis que sa rencontre avec une androïde dernier cri (modèle Nexus-6) va brouiller la limite dans l'autre sens.

L'auteur ne brouille la limite que pour mieux la rétablir.

Isidore ne fait pas la différence entre les êtres organiques et les êtres artificiels à cause de son empathie, qui fait de lui un humain.

Les androïdes, même les Nexus-6, n'ont aucune empathie et sont donc inhumains, même si tous leurs autres comportements peuvent imiter les comportements humains.

Les personnes humaines organiques que Rick croise et qui semblent montrer peu ou pas d'empathie, finissent par quand même être empathiques, juste pas envers les androïdes.

Rick arrête d'être empathique envers les androïdes car les androïdes ne sont pas humains.

En fuyant dans le désert, Rick a la confirmation que le culte de Mercer ce n'est que du flan, du faux, du cinéma, et ses animaux miraculeux sont artificiels – mais ce n'est pas important vu que le Mercerisme rétablit l'empathie donc l'humanité.

La conclusion est que c'est l'empathie qui fait de nous des humains, et rien d'autre. Même si certains humains sont quand même plus humains (les valides) que d'autres (les handicapés). Peu importe ce pour quoi on a de l'empathie, à condition que cette empathie n'aille pas vers des « humains pas humains » (comme les androïdes ou, dans une moindre mesure, les handicapés).

Je suis très mitigé sur ma lecture.

J'ai apprécié l'exploration des différentes limites et définitions de l'humanité que l'auteur propose. Je n'ai pas apprécié que la fin de l'histoire se contente de renforcer le statut quo. J'ai apprécié que l'humanité dépende de la façon dont l'individu perçoit émotionnellement son environnement plutôt que sur la justesse objective de cette perception. J'ai apprécié la lucidité sur le fait qu'au final, peu importe si l'animal est électrique ou pas, l'important est de croire très fort qu'il est vivant. Je n'ai pas apprécié qu'Iran cache à Rick le fait que le crapaud est électrique.

Le propos du livre est tellement focalisé sur l'impact que les émotions ont sur le cerveau qu'il en oublie l'importance d'équilibrer ça avec son esprit critique. Les émotions sont un bien de consommation comme un autre, que ça soit en les appelant au téléphone ou en abandonnant son individualité durant des séances de Mercerisme.

Dans le monde dévasté et mourant de Blade Runner, les émotions et surtout l'empathie sont la seul chose qui reste à une humanité qui s'éteint. Dans notre humanité contemporaine, considérer que les émotions ont forcément raison par-dessus tout est dangereux. C'est comme ça que se produit la montée du fascisme à l'heure actuelle : en considérant qu'un sentiment de danger indique un danger réel, toutes les oppressions peuvent être justifiées, il suffit de manipuler les émotions du public.

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