Le Passager (Jean-Christophe Grangé)
Aujourd'hui je vais parler de ma lecture du livre thriller Le Passager de Jean-Christophe Grangé. J'ai prévu de faire ça en 5 parties.
Partie 1 : les plus et les moins
Ce n'est pas du tout dans mes habitudes de lire des thrillers et encore moins quand ce sont des pavés de presque 1000 pages. Celui-là a réussi à me tenir en haleine, même si j'ai eu du mal à rentrer dans l'histoire qui démarre... lentement. Très lentement. Néanmoins une fois que c'est démarré, c'est démarré. L'enquête sous forme de strates ou de "terrier du lapin blanc" était assez sympa. Il y a quelques points que j'ai trouvés peu réalistes par contre, je développerai ça dans des posts dédiés.
Le personnage principal est en même temps attachant et effrayant. Attachant parce que le thème de son enquête prend aux tripes, touche à quelque chose d'intime que partagent toutes les personnes du monde. Effrayant dans certaines de ses réactions ainsi que dans le mystère potentiellement horrible qu'il dissimule.
La personnage secondaire est irritante, pas seulement concernant les points que je soulèverai plus tard, mais aussi dans son caractère. Je n'ai pas accroché à elle.
Même si le scénario est vraiment bien ficelé, la constante tension sexuelle entre les deux protagonistes principaux, qui pointe son nez même dans les moments les plus inappropriés - surtout dans les moments les plus inappropriés - m'a fait sortir de l'histoire à plusieurs reprises. C'est dommage. Il n'y a pas que le sexe dans la vie qui peut faire que deux adultes vont s'attacher l'un à l'autre !
Malgré tout, une belle découverte, je ne regrette pas cette lecture en dehors de ma zone de confort.
Partie 2 : anxiolytiques, dissociation et stress post-traumatique
Contient des spoilers sur le scénario !
On voit très bien que l'auteur s'est renseigné à fond sur Wikipédia au sujet d'éléments qu'il a voulu traiter. A savoir : l'Etat de Stress Post-Traumatique (ESPT ou TSPT pour Trouble du Stress Post-Traumatique) - les anxiolytiques - les Troubles Anxieux - la dissociation - l'amnésie dissociative - les troubles dissociatifs complexes comme le TDI et leur symptôme le plus impressionnant, la fugue dissociative.
Par contre, il ne s'est renseigné QUE sur Wikipedia ou en tout cas c'est l'impression que j'en ai. Les témoignages de personnes concernées et ma propre expérience m'ont appris des choses qui rendent certains détails incohérents. Voici quelques exemples.
- Non, on ne mesure pas la dose d'un médicament au nombre de pilules ou de quarts de pilules avalées. Un comprimé sécable de 20mg c'est moins qu'un comprimé non-sécable de 40mg.
- Les anxiolytiques ne font pas QUE calmer l'anxiété, ils ont des effets décontractants sur les muscles entre autres, c'est pour ça qu'on ne conduit PAS sous anxio.
- L'amnésie dissociative peut toucher la mémoire procédurale de manière portnawak, par exemple on peut oublier comment écrire, conduire ou lire l'heure avec des aiguilles - alors des trucs encore plus compliqués comme faire des faux papiers...
- La dépersonnalisation et la déréalisation n'arrivent pas QUE quand ça nous arrange.
- Pour avoir des flaschbacks post-traumatiques sous forme d'hallus simplement en enquêtant sur un sujet, il faut être déjà fragilisé, traumatisé et dissocié de base - et alors TOUS les événements stressants seront vécus sur le mode du trauma. Une personne adulte non-traumatisée ne va pas réagir à ce point ni aussi longtemps sur un événement ponctuel d'une enquête ponctuelle car elle a les ressources pour y faire face.
Partie 3 : art brut, art des fous, art-thérapie
A un moment du scénario l'auteur parle d'art brut, d'art produit par les fous et d'art-thérapie. Il confond les trois en plus d'affirmer que l'art-thérapie peut remplacer tous les traitements.
L'art brut c'est de l'art réalisé par une personne qui n'a pas fait d'études d'art. Ce n'est pas nécessairement produit par des malades mentaux ni à visée de thérapie.
N'importe quelle personne malade psy peut décider de réaliser des productions artistiques à des fins de bien-être, de développement personnel, de passe-temps, de catharsis, de gestion des symptômes... Ca n'en fait PAS de l'art-thérapie.
L'art-thérapie a un cadre bien particulier, c'est une production guidée qui aide à exprimer quelque chose que le verbal ne parvient pas à exprimer. Ce n'est pas une méthode de thérapie qui peut remplacer les médicaments ou toute autre psychothérapie. C'est un outil bien spécifique parmi d'autres outils thérapeutiques.
Donner une occupation artistique à une personne malade peut l'aider à se stabiliser et à s'ancrer dans l'ici et maintenant. Mais ça ne remplace pas les autres traitements.
Il y a une forme d'essentialisme et de validisme à mettre en scène des "fous" et à leur faire produire de l'art (plus tard vendu à des galeries) sans chercher à les soulager autrement. Ca entretient le mythe de la folie créatrice, le mythe qui dit que van Gogh n'aurait rien produit s'il on avait soigné sa dépression, le mythe qui affirme que les artistes doivent souffrir pour créer. C'est une manière hypocrite de justifier de maintenir les artistes dans la souffrance et la misère, sans aucun soin ni aucune aide. C'est une sacrée idée de merde.
Partie 4 : l'exploitation des troubles psy
Comme je l'ai souligné dans la partie 3, l'auteur a une démarche validiste d'exploitation du handicap et de la maladie psy. Il ne se préoccupe pas de l'état de santé de ses personnages de fous tant que leur maladie peut avoir une utilité sociale. Il ne se demande même pas si ses personnages vont bien, s'il est possible d'améliorer leur situation.
C'est une mentalité que j'avais déjà vue chez Bernard Werber avec l'asile de L'ultime secret qui est une usine à exploitation des malades.
Il y a une différence entre une situation de handicap, où il suffit d'adapter l'environnement pour que la personne s'épanouisse, et une maladie où, peu importent les adaptations de l'environnement, la personne va en souffrir. Je suis bien placé' pour le savoir car j'ai les deux, des handicaps neurologiques (autisme, TDAH) et des comorbidités comme la dépression, le trouble anxieux, des phobies sociales, etc. Autant pour la partie handicap il suffit que j'adapte mon environnement et mon rythme de vie et tout va bien, autant pour les autres, il me faut absolument des médicaments et des psychothérapies adaptées pour stabiliser mon état et m'aider à remonter la pente.
C'est typique du validisme New-age dont j'avais également touché deux mots dans Alter-humanités, mon livre aux éditions Baudelaire. Les personnes valides se préoccupent de comment elles peuvent exploiter les particularités des personnes handi ou malades, et oublient que les handis et les malades sont avant tout des personnes humaines qui ont droit au respect, à la dignité et au bonheur. C'est aussi capitaliste de considérer qu'une personne n'a de valeur que si elle peut produire un travail qui a de la valeur marchande. On s'en fout de la santé des gens du moment où on peut monnayer leurs actes.
Partie 5 : le TDI, son existence, son traitement
L'auteur (par son personnage) affirme que l'identité (qu'il nomme faussement personnalité) des gens provient du divin. Qu'il est impossible que l'identité émerge tout "bêtement" de l'activité des neurones et du cerveau. Il utilise l'expression de "Personnalités Multiples" pour parler d'une personnalité dissociée ou Trouble Dissociatif de l'Identité (TDI ou dans une moindre mesure, ATDS ou ATDNS). Il affirme que ce trouble n'est pas reconnu en Europe actuellement, ce qui est faux. (le site DID-research.org a une catégorie dédiée à la controverse sur l'existence des troubles dissociatifs complexes si ça vous intéresse).
Il soutient également que le traitement du TDI doit se faire en considérant chaque alter (part dissociée qui a développé une identité s'ALTERnant avec les autres) comme une personne différente à part entière, déposée là par une main divine. Alors que les Guidelines de l'ISSTD ou d'autres publications comme Le soi hanté montrent qu'en réalité, chaque identité émerge de l'activité d'un circuit de neurones différent. La plupart des gens ont un seul circuit global pour le cerveau entier ce qui fait qu'une seule identité en émerge. Les personnes très dissociées ont des circuits peu connectés (peu intégrés) et plusieurs identités émergent.
La fugue dissociative quant à elle c'est une déconnexion de presque tout le cerveau sauf les souvenirs les plus récents. Émerge une nouvelle identité pour gérer ces circuits et remplir les trous de l'amnésie dissociative.
Ce n'est ni magique ni divin ni ésotérique, juste neurologique. C'est une manière normale qu'a le cerveau de gérer une situation anormalement stressante et traumatisante, quelle que soit la source du stress / trauma.