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Des licornes et des hommes Je suis Amalthæ. Je suis auteurice et essayiste. J'écris sur les troubles dissociatifs, l'autisme, le TDAH, les identités trans, la construction identitaire, l'alter-humanité (otherkins, thérians, fictionkins...)

Les carnets du sous-sol (Dostoïevski)

Lady-Amalthae

Ce roman est le 9ème sur ma liste de lecture pour mon Alter Ego challenge. Il s'agit de « Les carnets du sous-sol » de Fiodor Dostoïevski.

Ce livre est, d'après l'auteur, « imaginaire mais pas tant que ça ». L'histoire est rédigée dans le style « Courant de conscience », c'est-à-dire un monologue intérieur de la part du protagoniste-narrateur dans lequel il fait des associations d'idées, saute parfois du coq à l'âne...

Parfois décrit comme l'histoire d'une personne maniaco-dépressive (bipolaire), j'ai plutôt eu l'impression d'une personne avec un trouble de la personnalité borderline bien vénère accompagné de comportements auto-saboteurs et auto-destructeurs ainsi que d'agressivité.

D'autres personnes voient dans le roman un engagement politique de la part de l'auteur, cherchant à challenger le nihilisme et le rationalisme égoïste de son époque. C'est une interprétation possible mais ce n'est pas celle que je vais suivre, préférant lire l’œuvre sous l'angle du trouble borderline et de l'attachement désorganisé.

 

Partie 1

La constante incohérence interne du narrateur est mise en lumière dès le premier chapitre. En effet, il refuse de voir un médecin pour sa maladie du foie, alors qu'il sait qu'il est le seul qui va souffrir de sa propre inaction. Il sait que cela lui fait du mal de vivre à Petersbourg c'est pourquoi il prend la décision de... rester vivre à Petersbourg.

« Un homme de caractère, un homme d'action, est une créature essentiellement limitée » nous dit-il.

Son but dans la vie c'est d'être comme un insecte afin de ne pas subir la souffrance d'être conscient de son état. Il voit la lucidité et la conscience comme une maladie. Son raisonnement est que les gens se vantent de leurs maladies, ils se vantent aussi de leur conscience, donc la conscience est une maladie. Lui-même plonge de plus en plus dans la fange et le désespoir au fur et à mesure que sa conscience du bien et du beau augmente. Pire, à force de culpabiliser, il en vient à aimer faire des choses vues comme mauvaises. En même temps, il ne parvient pas à prendre de décision lui permettant de se défendre ou de se venger, en d'autres termes, de se garder en sécurité.

Je vois cela comme le symptôme de troubles dépressif et borderline. Ce n'est pas la prise de conscience qui le fait plonger, elle ne fait que révéler la profondeur du trou dans lequel il est prisonnier. Pour se protéger de la culpabilité, il s'identifie à ce qui le fait se sentir coupable, aux « choses mauvaises ». Pour se protéger de la peur de l'abandon, il devient apathique par rapport à sa propre sécurité et ses propres limites.

Il considère que si certaines personnes parviennent à se défendre ou se venger, c'est parce que l'homme « normal » est stupide et fonce dans le tas. Il considère que tous les hommes hyper conscients sont comme lui, qu'ils se perçoivent comme une souris.

Il définit l'homme hyper conscient comme étant toujours vexé et insulté par tout. Il est incapable d'agir et se noie dans ses émotions négatives. Il ne croit pas à la justice et passe son temps à ruminer ses blessures et les amplifier par ses efforts d'imagination.

C'est une bonne description de ce que peut vivre une personne ayant des troubles borderlines (ou similaire) traversant une crise d'auto-sabotage ou auto-destruction. Ou encore, ce que peut ressentir une personne dépressive ou traumatisée en pleine crise de désespoir.

Ne parvenant pas à accepter la réalité physique du monde, le narrateur refuse de l'accepter et de s'y soumettre. Repoussant tout lien humain (par peur de l'abandon, je suppose), il méprise les gens qui se « résignent » à tenir compte de la réalité physique, qui sont matérialistes, rationnels. Nous dirions actuellement, les gens qui sont ancrés dans la réalité.

Comme il s'identifie aux maltraitances psychologiques et émotionnelles qu'il a vécues par le passé, il déclare trouver du plaisir dans une rage de dents. Son raisonnement est que si la douleur fait gémir, ce n'est pas pour appeler à l'aide ses semblables, mais par plaisir. De son point de vue, les gens en détresse prendraient plaisir à être en détresse parce que cette détresse embête et dérange leur entourage. Il considère que les comportements d'appel à l'aide et d'expression de la douleur ont pour but de tirer du plaisir en faisant souffrir les autres.

Clairement, il n'a aucun respect de lui-même, il est incapable de se voir comme une personne méritant de recevoir de l'aide. Donc il est incapable de s'aider lui-même ou de prendre soin de lui-même. Cela va jusqu'à prendre du plaisir à sa propre dégradation, sa propre auto-destruction. Il a internalisé les agressions et négligences de sa vie passée ainsi que la culpabilisation par ses agresseurs. Il les reproduit sur lui-même, par automatisme, car il est incapable de briser le cycle. Ce comportement était déjà bien ancré en lui durant son enfance. Ainsi, il décrit avoir recherché activement à se placer dans des situations où il était perçu comme coupable de quelque chose, dans le but de se faire punir.

Une autre raison de rechercher ces situations auto-destructrices est l'ennui. Il s'ennuie et il préfère la souffrance à l'ennui. La souffrance est préférable au vide intérieur. C'est un comportement qu'on retrouve chez certaines personnes très dépersonnalisées, très coupées de leurs émotions, en particulier si elles ont vécu des violences et négligences graves durant leur enfance.

La dissociation et les conflits intérieurs du narrateur le rendent incapable de prendre des décisions. Son chaos intérieur est tel qu'il n'a aucun « point de départ » ni « cause première » sur laquelle s'appuyer pour réagir. Il passe son temps à dissocier pour gérer ça. Lorsqu'il ressent de la colère, il la dissocie aussitôt de sa cause véritable. Il ne ressent plus qu'une rage dirigée vers rien du tout, donc dirigée contre lui-même.

Il aurait aimé être « paresseux » parce que pour lui c'est une caractéristique positive. Ce qu'il décrit comme de la paresse, c'est ce que j'appellerais de l'apathie, du figement et de la dépersonnalisation / déréalisation. Un peu plus loin, il décrit plutôt un sentiment d'apaisement intérieur et d'absence de jugement négatif sur soi-même. Mais il est trop noyé dans ses émotions auto-agressives pour comprendre la différence entre l'apathie et la paix, entre la dissociation et l'ancrage.

Il a constaté que personne ne le respecte. Il attribue ça à quelque chose qui est hors de son contrôle, sa stature physique. Cela le préserve de la dure réalisation que ce sont ses comportements maladaptés d'origine traumatique qui le mettent dans la panade.

Puis il cherche l'origine des comportements humains mauvais. Pour lui, c'est un manque de conscience de ses propres intérêts qui est la cause du problème. Appliquant ce raisonnement à sa propre personne, il affirme que sa survie égoïste est son seul intérêt donc, ses comportements auto-destructeurs sont stupides donc, il est stupide. Donc, toute personne qui a un comportement généreux est stupide. De même, toute personne qui choisit de relever un défi potentiellement dangereux est, à ses yeux, perverse. Ne trouvent grâce à ses yeux que les gens qui se sacrifient pour un potentiel avantage qu'il est lui-même capable de comprendre. La prospérité matérielle, il comprend. Le plaisir de relever un défi, il ne comprend pas.

Le narrateur affirme que c'est la civilisation qui rend les humains sanguinaires. Explication simple permettant une solution simple. Poursuivant son raisonnement à la recherche d'une cause unique ou de solutions autres que la thérapie, il suppute que des équations mathématiques pourraient permettre de calculer le comportement humain et que ça résoudrait tous les problèmes du monde. Avant de retourner sa veste et d'affirmer qu'aucune solution n'est possible à cause des caprices de l'humanité : pour lui, les humains veulent des choix indépendants, peu importent qu'ils soient ou non vertueux ou avantageux.

Défaitiste et impuissant, le narrateur reconnaît la nature illusoire des choix et de la liberté, ainsi que le besoin humain d'avoir le sentiment que ces choses existent réellement. Toujours à la recherche de solutions universelles, il pense que les désirs pourraient cesser d'exister si seulement la raison pouvait dominer. Cela me rappelle un peu l'état dissociatif structurel le plus simple, avec d'un côté le système émotionnel traumatisé qui part en vrille et de l'autre, la raison détachée qui essaye de faire semblant que tout va bien Madame la Marquise. Illustrant les intrusions auto-destructrices que les émotions traumatisées peuvent avoir sur la raison détachée, le narrateur continue en affirmant que les humains choisissent ce qui est mauvais pour eux par simple principe de faire un choix. Conclusion : le choix et la raison sont opposés à ses yeux.

« La meilleure définition de l'homme est que c'est un bipède ingrat » affirme-t-il, puisque certains humains (traumatisés) peuvent avoir des comportements maladaptés ou destructeurs lorsqu'ils sont dans une situation matérielle confortable. Comme certaines personnes font des choses perverses par « ingratitude », pour prouver qu'elles ont raison (borderline ? ) alors tous les humains sont comme ça, continue-t-il.

Suite à cela, il s'interroge : est-ce utile de « réformer » le comportement humain pour l'améliorer ? Ayant lui-même peur d'atteindre ses buts, il généralise cette phobie de la réussite à l'humanité et en conclut que tous les humains aiment le chaos et la destruction. Puis, il faut croire qu'il avait mangé Camus au petit-déjeuner, il affirme que c'est absurde de préférer le processus créatif à l’œuvre produite. De toute façon, les humains aiment souffrir alors à quoi bon ? Cette souffrance est préférable au vide.

[à cet endroit de mes notes j'ai rajouté « go cry emo kid » tellement ça commençait à se répéter, son discours]

Le narrateur est incapable d'imaginer un monde où il puisse être sain de discuter avec des points de vue opposés. Pour lui, toute opposition est nécessairement une agression et un monde sans agression est un monde sans opposition, même pour plaisanter.

Certains de ses triggers traumatiques deviennent visibles : il ne supporte pas l'idée qu'on puisse lui reprocher de vouloir quelque chose de confortable ou d'agréable. Donc il se limite au strict minimum nécessaire pour survivre, par anticipation. Ses phobies sociales sont telles qu'il admet imaginer depuis le début du texte que son public (le lectorat) se moque de lui, l'insulte, le dédaigne.

Il n'a que deux modes de fonctionnement : s'isoler dans un sous-sol métaphorique (d'où le titre du livre) ou s'étaler de façon submergeante. Il est constamment en tension entre un désir de ne rien faire, de passer inaperçu – et un désir d'agir. Cela illustre bien la dissociation entre ses différentes tendances à l'action.

Comme il est incapable d'imaginer qu'une personne puisse avoir des valeurs personnelles positives ou un comportement de base positif, il en conclut que les gens décents sont forcément des gens qui refoulent et cachent des choses atroces. Donc lui-même est quelqu'un de mieux vu qu'il ne refoule pas, qu'il embrasse ses émotions douloureuses et ses comportements agressifs.

En lisant cette première partie j'ai eu beaucoup de compassion pour le personnage car c'est désagréable de se retrouver pris dans ces tourments internes. De plus, à l'époque de rédaction du livre, les connaissances contemporaines en psychothérapie n'existaient pas, aucune solution efficace au long terme n'était connue. Les personnes qui ne parvenaient pas à une rémission spontanée souffraient toute leur vie.

 

Partie 2

La seconde partie est le récit d'événements de la vie du narrateur, toujours rédigée sous la forme du monologue intérieur qui suit le train des pensées du personnages.

Tout commence alors que le narrateur est âgé de 24 ans. Il n'a aucun lien social fiable, des phobies sociales, il passe son temps à s'auto-saboter et s'auto-persécuter, il déteste les gens et en a peur, et fait en sorte d'être haï en retour. Ses émotions partent en vrille au moindre pet de souris, sa fenêtre de tolérance n'est pas une fenêtre à ce niveau mais une fente.

Symptomatique de sa structure dissociée, son point de vue change de manière radicale en fonction de « phases ». Il peut passer d'un extrême à l'autre sans nuance.

Comme le font beaucoup de personnes qui dissocient, il utilise la lecture pour s'évader et pour anesthésier ses pensées et ses émotions.

Auto-destructeur et honteux, il préfère être agressé plutôt qu'être ignoré. Il est dans une recherche de répétition de traumas spécifiques tout en étant frustré de constater que la répétition n'est jamais à la hauteur de ses attentes. Résultat, il accumule des traumatismes supplémentaires tout en ayant une obsession pour la personne qui n'a pas su lui apporter l'exacte souffrance qu'il attendait.

Il est en même temps dans une démarche de vouloir se « venger » de tout et dans une démarche de recherche de triggers. Il déclenche lui-même des « offenses » qui n'existent que dans son esprit puis il élabore des plans complexes pour se « venger ». Il est le seul à être impacté dans cette affaire, la personne en face n'ayant conscience ni de l'avoir offensé ni qu'il se soit vengé.

La logique dissociative continue : il décide de se résigner à tout ce qui se passe dans le monde physique pour se réfugier à la place dans son imaginaire, au point qu'il frôle la psychose tellement il se déconnecte du monde réel. (Les psychoses dissociatives, ça existe, c'est important de trouver l'origine d'une psychose pour lui apporter le traitement adéquat ! Bonus : des fois on peut avoir en même temps une psychose d'origine organique et une psychose d'origine dissociative.)

Le surinvestissement de la vie intérieure est un mécanisme de coping assez courant dans les troubles dissociatifs (par exemple). En parallèle, il recherche également à être condamné et puni pour ce même mécanisme.

L'incohérence entre ses différentes facettes le pousse à passer d'une rêverie intense en solitaire à une recherche compulsive de lien humain. C'est très borderline de faire le ping-pong entre des comportements d'isolement compulsif et des comportements anxieux de recherche de lien. Bonus point : les deux peuvent s'activer en même temps. C'est la merde, un attachement désorganisé.

Notre protagoniste, incapable de recherche le lien humain de manière adaptée, s'en va faire la potiche dans un coin sans adresser la parole à personne, jusqu'à se déclencher des sentiments d'abandon et pouf les émotions repartent en vrille.

On en apprend plus au passage sur les traumatismes qu'il a vécus en milieu scolaire. Suite à cela, il a décidé de fuir tous ses anciens camarades, sauf Simonov. Mal à l'aise devant notre protagoniste, Simonov esquive toutes les tentatives de rapprochement.

C'est durant un de ces épisodes de « je vais faire la potiche chez Simoniv et chouiner que personne vienne me parler » que notre narrateur apprend l'organisation d'une fête en l'honneur d'un ancien camarade de classe, désormais officier dans l'armée. Narrateur déteste cet ancien camarade, il considère que celui-ci a tout reçu « sans mérite », par la seule chance de son statut social élevé. Comme Narrateur déteste ouvertement Officier, Officier s'est mis à éviter Narrateur, ce qui a rendu Narrateur très colère. Le narrateur veut en même temps être proche et loin des gens, ce qui est incompatible.

Le voilà qui va donc préparer son prochain plan d'auto-sabotage en s'imposant à la fête en l'honneur d'Officier, juste par principe de n'avoir pas été invité et de n'avoir pas pu refuser l'invitation. Pourtant, il n'a clairement pas les moyens financiers de se rendre au restaurant haut de gamme où se déroulera la petite sauterie. Qu'à cela ne tienne, Narrateur va gratter sur le salaire de son domestique, tout en sachant pertinemment les complications que cela va entraîner.

On en apprend un peu plus sur ses traumatismes scolaires : il a été abandonné par sa famille, subi beaucoup de harcèlement et été mis à l'écart. À l'époque son comportement était déjà borderline : il avait beau détester ses camarades, il recherchait sans cesse leur compagnie et leurs humiliations.

Une fois adulte, ses relations sont chaotiques. Soit il fuit la relation, soit il déborde l'autre avec tyrannie. Il n'y a pas d'entre-deux. Il ne parvient pas à se confronter à la réalité des interactions sociales, préférant anticiper ce que l'autre pourrait dire ou faire. Il réagit ensuite en fonction de ce qu'il a imaginé, ce qui empêche toute véritable rencontre et tout dialogue.

Revenons au dîner de l'Officier. Notre narrateur a bien compris qu'il n'était pas invité, c'est pour cela qu'il s'impose. Le reste du groupe recule l'heure du dîner sans le prévenir, dans l'espoir qu'il s'impatiente d'attendre et parte de lui-même. En vain. Narrateur considère que c'est la faute des autres, refusant de comprendre qu'il s'impose.

Ses émotions sont à fleur de peau, il interprète toutes les réactions du groupe comme des insultes personnelles à son égard, comme ayant pour but de l'humilier. En toute logique, il réagit par de l'hostilité.

Plus le temps passe, plus la situation empire. C'est très fascinant à lire et en même temps ça a un côté triste et tragique.

Notre narrateur voit bien que la situation est mal barrée mais il insiste pour rester, recherchant des triggers et déclenchant des « prophéties auto-réalisatrices ». C'est-à-dire qu'il anticipe certains événements et les déclenche par son comportement. Par exemple, en restant à l'écart parce qu'il s'imagine que les gens ne voudront pas lui parler. C'est clair que personne ne va venir lui parler s'il s'isole.

C'est encore plus désolant de contempler ce personnage agir ainsi lorsqu'il se met à appeler ça « la vraie vie ».

La soirée se prolonge ailleurs, le groupe cherchant à se débarrasser de lui. Vexé par leur éloignement, il veut les poursuivre dans l'autre lieu afin de se faire tabasser par eux tout en leur criant qu'il vaut mieux qu'eux tous réunis. Il se rejoue la scène en boucle, s'imagine que les gens vont forcément agir comme il souhaite qu'ils agissent. Son échec du dîner ne l'arrête pas : il est persuadé que s'il persiste, il déclenchera les comportements qu'il souhaite déclencher chez les autres.

En résumé, il a passé la première partie de la soirée à s'infliger tout seul des humiliations et maintenant il veut punir le reste du groupe pour ça. Il rend les autres responsables de ses propres actions.

Il échoue à deviner où le groupe va passer la deuxième partie de la soirée. Ça le fait totalement vriller, il refuse d'accepter son échec. Comble de l'auto-sabotage, il se réjouit d'avoir l'air affreux et repoussant au milieu de sa crise.

À force d'errer, il se retrouve dans un bordel où il tente de tisser du lien avec une prostituée prénommée Liza. Il lui invente l'histoire de la mort d'une prostituée, dans le but de la choquer – puis s'énerve qu'elle soit choquée. De fil en aiguille, il en vient à l'insulter et à la dégrader, on dirait un Incel. Son seul but dans cette interaction est de ressentir qu'il a du pouvoir sur quelqu'un – à défaut de se sentir au contrôle de sa propre vie. Il continue de se comporter de manière ridicule et méprisante puis se vexe que son interlocutrice repousse ses « avances » en se moquant de lui.

Plus cette interaction se prolonge, plus le narrateur tombe dans la répétition sur elle de ses propres traumatismes. Il la menace d'isolement social, lui affirme qu'elle n'a pas le droit de demander de l'aide car ça reviendrait à embêter les autres, pareil pour se plaindre de sa situation (pas le droit de se plaindre), il va vraiment très loin dans ses propos.

Après toutes ces maltraitances psychologiques, il se pose en sauveur et réclame à ce qu'elle vienne vivre avec lui – ce qu'elle refuse, évidemment.

C'est donc reparti pour un tour de manège d'incohérence entre les idées et les désirs d'action. Il veut « rétablir sa réputation » dans le groupe de pas-amis, s'en veut d'avoir parlé « sentimentalement » à une prostituée, envoie une lettre à Simonov dans le but de lui dire sa façon de penser et à la place se trouve des excuses bidons comme « j'étais bourré c'est pas ma faute ». Mais dans l'esprit du narrateur, ça reste la preuve qu'il est « supérieur » aux autres.

Il est en colère contre le monde entier, il fantasme que Liza vienne le voir pour qu'il puisse l'humilier à cause de sa pauvreté. Il s'imagine ou fantasme qu'elle va venir vivre avec lui, qu'il pourra la modeler suivant ses désirs pour en faire l'épouse parfaite.

Dans tout ça, il garde la lucidité d'être en train d'exagérer, ce qui me fait vraiment m'orienter vers une personne au fonctionnement borderline plutôt que bipolaire ou psychotique (quand le trouble fait partie de la famille de la bipolarité, la personne a moins de chances d'être consciente de sa crise en cours par rapport à une personne plutôt sur le spectre de la dissociation) (c'est une tendance, pas un critère de diagnostic, et je vous rappelle que c'est ma propre interprétation d'un texte de fiction, ça vaut uniquement mon opinion éclairé par les limites de mes connaissances).

Vous vous souvenez de l'histoire de son domestique sur la paye de qui il a « gratté » pour sa sortie au restaurant ? Nous y revenons. Le narrateur déteste ce domestique mais le garde malgré tout à son service. Il considère que tous les aspects de l'existence de cet homme sont une insulte personnelle à son égard. Il prend alors la décision de « punir » son domestique pour son attitude... sans lui dire que c'est une punition ni pourquoi il est puni. Sa démarche est surtout de rappeler qui est le patron. Lorsqu'il ne parvient pas à mettre son plan à exécution jusqu'au bout, il rejette la faute sur son domestique, déclarant que ce dernier a mis au point une tactique complexe afin de l'humilier encore plus. Il veut que son domestique lui demande pardon, dans le but d'humilier ce dernier.

Cherchez pas la logique avec votre cerveau, c'est un grand-écart borderline de haut vol. Je pense qu'il faut l'avoir vécu pour comprendre pourquoi et comment une personne peut en arriver là. Et en même temps, ça donne envie de s'arracher les cheveux et de secouer bien fort la personne qui se comporte n'importe comment à cause de ses émotions explosives tout en l'enroulant dans une couette et en lui offrant un chocolat chaud.

C'est compliqué, la santé mentale.

Continuons, parce que la vrille borderline n'a pas encore terminé de partir dans le décor.

Liza vient lui rendre visite, il se sent humilié d'être vu en crise et pauvre donc il veut se venger sur Liza. Il continue de partir en vrille, menace les gens autour de lui, se pose en victime du monde (alors qu'il est victime de ses émotions chaotiques), cherche à humilier les gens pour les punir de son propre sentiment d'humiliation, se déteste pour ça, déteste le monde entier pour ça.

Devant ce spectacle affligeant, Liza, prise de pitié, lui fait un câlin. Ce qui trigger encore plus notre narrateur. Pour se débarrasser de cette encombrante visiteuse, il l'insulte, espérant qu'elle s'en aille. Ça ne marche pas, elle fond en larmes à la place. Le narrateur enchaîne les comportements incohérents, essayant en même temps de chasser Liza et de la garder près de lui. Elle finit par le fuir pour de bon.

Il n'y a pas vraiment de conclusion à l'histoire, juste la crise qui monte qui monte qui monte qui monte...

Triste tableau d'une tragédie humaine.

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