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Des licornes et des hommes Je suis Amalthæ. Je suis auteurice et essayiste. J'écris sur les troubles dissociatifs, l'autisme, le TDAH, les identités trans, la construction identitaire, l'alter-humanité (otherkins, thérians, fictionkins...)

Premier Amour (Ivan Tourgueniev)

Lady-Amalthae

Dans le cadre de mon Alter Ego challenge, voici le cinquième livre de la liste, Premier Amour de Ivan Tourgueniev. C'est un roman russe souvent décrit comme romantique, pessimiste, délicat, psychologiquement pénétrant, parlant d'une rivalité amoureuse opposant un père et son fils. L'histoire est partiellement autobiographique.

Personnellement je l'ai trouvé très cringe, j'ai éprouvé un certain malaise durant ma lecture. Le personnage principal est âgé de 16 ans et il est mené en bateau par une jeune femme de 21 ans qui accumule les « admirateurs » de tous les âges. L'ambiance chez cette femme est très malsaine. Elle agit de façon manipulatrice, jouant avec les émotions de ses admirateurs, les humiliant, les faisant souffrir... jusqu'au moment où elle-même tombe amoureuse et, à son tour, se soumet aux violences en souffrant.

L'ambiance comporte des violences conjugales et des relations toxiques, le tout sous l'étiquette de « belle histoire d'amour ». Il y a des sentiments amoureux intenses entre les personnages mais c'est trop malsain pour que je voie ça comme de la romance. Pour moi c'est plutôt une tragédie. C'est une histoire d'amour à n'en pas douter puisque les sentiments amoureux sont au cœur du scénario. Mais c'est aussi une tragédie.

 

Spoilers sur toute l'histoire !

Le pitch de départ est que plusieurs hommes adultes parlent entre eux de leur premier amour. Aucun n'a d'histoire remarquable à raconter jusqu'à ce que Vladimir Petrovitch prenne la parole.

Son premier amour date de 1833, l'année de ses 16 ans.

Vladimir a grandi dans un famille émotionnellement absente, ce qui, de mon point de vue, l'a rendu plus vulnérables aux personnes envahissantes et manipulatrices. Sans soutien ni proximité émotionnelle avec sa famille, ses carences affectives ont ouvert la porte aux relations abusives. Ainsi, il tombe amoureux de sa jeune voisine désargentée (Zinaïda) en la surprenant dans son jardin, en train de frapper des hommes de toutes tranches d'âge avec des fleurs. La scène m'a fait ouvrir des grands yeux en mode « personne m'avait prévenu qu'il y avait du BDSM soft dans ce livre ». J'avais encore rien vu...

Quelques ronds de jambe sociaux plus tard, Vlad peut officiellement rencontrer Zina. Celle-ci, dès leur première entrevue, lui donne des ordres et le met à son service. Elle a un grand kiffe dans la vie : être obéie, en particulier, être obéie par des enfants comme Vlad. Cette affirmation rend le protagoniste principal encore plus amoureux d'elle. Puis Vlad découvre la « cour » de Zina et les relations très particulières qu'elle entretient avec ces hommes. Par exemple, elle offre un baiser à celui qui lui offre un petit chat en cadeau.

À ce moment du livre, dans mes notes, j'ai rajouté : « WTF grooming ? » tellement j'étais mal à l'aise. Je commençais de plus en plus à ressentir une ambiance de Dominatrix BDSM monnayant ses services sexuels et j'étais encore loin d'avoir tout vu.

La mère de Vlad n'aime pas non plus les voisines (à savoir, Zinaïda et sa mère) : elle les trouve vulgaires. Elle n'apprécie pas que son fils et son mari aillent interagir avec ces femmes : ni leurs mœurs ni leur gestion financières ne sont fiables à ses yeux. Dès le chapitre 6 on peut voir l'emprise que Zina commence à avoir sur Vlad et son père.

Chapitre suivant, malgré les interdictions maternelles, Vlad va participer à une soirée BDSM soft habillée chez Zina. C'est-à-dire que Zina organise toutes sortes de jeux dans lesquels les hommes autour d'elle doivent lui prouver leur amour, lui faire des cadeaux, se défier les uns les autres... dans l'espoir de recevoir un baiser de la jeune femme. Le comportement de certains de ces courtisans me rappelle les personnes accro aux jeux d'argent.

La mère de Vlad aime de moins en moins les voisines. Le père de Vlad a un comportement d'affection incohérent envers son fils : ses gestes d'affection sont imprévisibles, il est tantôt froid et distant, tantôt affectueux et soutenant. Il montre également une curiosité grandissante pour les voisines.

Annonçant le décalage de point de vue entre le père et le fils, expliquant aussi le comportement de Zinaïda et annonçant la tragédie finale, deux citations du père (traduction anglais → français de moi) :

« Prends ce que tu peux prendre et ne te laisse diriger par personne ; ne s'appartenir qu'à soi-même – c'est la seule saveur de la vie. »

« Est-ce que tu sais ce qui donne la liberté à un homme ? […] Sa seule volonté, et ça donne du pouvoir, ce qui est mieux que la liberté. »

Le père se rapproche de Zina de plus en plus, ce qui augmente les tensions intra-familiales. À juste titre.

Vlad, pris dans la nouveauté de ses émotions et de l'âge adulte qui s'approche, devient de plus en plus passionné, submergé par ses sentiments pour Zinaïda. Il se considère comme étant sorti totalement de l'enfance, parce qu'il a mis un orteil dans l'âge adulte. Il s'accroche à sa voisine avec l'énergie de ses carences affectives familiales ainsi que le besoin d'indépendance propre à l'adolescence. Mais cette prise d'autonomie est à double tranchant : il devient l'un des nombreux soumis de Zina, heureux d'être à la merci de cette femme. Peu importent les mauvais traitements qu'elle fait subir à sa cour – allant jusqu'à des formes légères de torture, comme leur planter des épingles dans les mains. Elle manipule et joue avec les sentiments de ceux qui l'entourent, savourant le pouvoir qu'elle a sur eux. Ce même pouvoir que le père de Vlad considère comme étant « mieux que la liberté ».

Une ombre apparaît sur le tableau : Zinaïda est tombée amoureuse d'un homme auquel elle donne progressivement tout pouvoir sur elle. Que ce soit chez elle, chez Vlad ou chez le reste de sa cour, être amoureux veut dire, se soumettre à l'être aimé. Dans sa jeunesse et son manque d'expérience, Vlad avale métaphoriquement l'appât, l’hameçon et la ligne – là où d'autres courtisans plus âgés ont au moins conscience que la relation est déséquilibrée et consentent à ce déséquilibre.

D'une certaine façon, Zinaïda a conscience que son comportement a des conséquences blessantes pour Vlad, mais elle ne parvient pas à l'éloigner définitivement d'elle. Elle le gronde lorsqu'il saute d'une hauteur de 14 pieds (4,30 mètres) pour la rejoindre, mais c'est tout de même elle qui lui a demandé de sauter. C'est plus fort qu'elle : elle doit soumettre ou être soumise. Souffrir ou faire souffrir.

Progressivement, en arrière-plan, la relation entre Zinaïda et le père de Vladimir se renforce. Zina change soudain de comportement envers Vlad. Je ne sais pas si c'est le père de Vlad qui a pris cette décision pour protéger son fils ou si Zina a elle-même fait ce choix. Toujours est-il que la jeune femme essaye de poser des limites dans ses relations avec Vlad, en lui redonnant sa place d'enfant. Lorsqu'elle l'invite à une soirée, les jeux sont beaucoup plus « sages » : en guise d'humiliations et de manipulations, Zina propose des choses socialement acceptables comme la composition d'histoires. Elle défend Vlad lorsque celui-ci se fait insulter par d'autres courtisans et explique à demi-mots qu'elle est amoureuse de quelqu'un d'absent.

Malheureusement, plus Zina essaye de poser les limites à Vlad, plus celui-ci crève de jalousie. Ses émotions l'empêchent de comprendre la situation dans laquelle il se trouve.

Un des courtisans, le Comte, tente d'amener la situation vers un dénouement. Je ne saurais dire s'il voulait que Vlad ouvre les yeux ou s'il souhaitait le faire souffrir. Toujours est-il que le Comte encourage Vlad à mener la garde aux côtés de Zina nuit et jour. C'est ainsi que Vlad découvre que celui dont Zina est amoureuse n'est autre que son propre père.

C'est un peu le chaos dans la tête de Vlad, comme on pouvait s'y attendre. Il essaye de confronter Zina mais sa dévotion et sa soumission l'en empêchent. Quant aux interactions entre ses parents, on peut se douter qu'elles sont à l'orage – le Comte ayant envoyé une lettre anonyme dénonçant le père comme étant l'amant de Zina.

En parallèle, le petit frère de Zina est de retour dans sa famille après ses vacances. Vlad est de corvée de baby-sitting, ce qui l'aide à se reconnecter à son propre état d'enfant – ou, en tout cas, de pas encore adulte. Est-ce une façon supplémentaire pour Zina d'essayer de préserver Vlad ?

La famille de Vlad finit par quitter sa maison de campagne et retourner à la ville. En guise d'adieu au protagoniste principal, Zina lui donne un baiser et quelques conseils bien avisés :

« Il faut vivre une vie normale et ne pas être esclave de nos passions. […] Un homme doit se tenir debout sur ses propres pieds. »

Hélas, nous allons voir qu'elle parlait en toute connaissance de cause. Que ça soit en tant que manipulatrice des passions d'autrui, ou en tant qu'esclave de ses propres passions.

Durant une promenade à cheval avec son père, Vlad se fait planter par celui-ci au beau milieu de nulle part avec les chevaux. Il découvre que Zinaïda est désormais en ville et que son père continue de la voir. C'est désormais la jeune femme qui est brutalisée et dominée par celui qu'elle aime.

Comme Zina vit dans la plus grande pauvreté, la mère de Vlad lui envoie de l'argent, par compassion, après le décès de son époux.

Pour rajouter une couche de tragédie sur cette histoire tragique, lorsque Vlad décide de rendre visite à Zina quelques années plus tard pour prendre de ses nouvelles, il découvre qu'elle vient de mourir.

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