Somokuto (Santoka Taneda)
Le recueil de haikus intitulé Somokuto rassemble des poèmes en vers libres composés par le moine errant Santoka Taneda. C'est un livre de mon Alter Ego challenge, que j'ai lu dans sa traduction anglaise avec une grande introduction expliquant ce que sont les haikus, les difficultés de les traduire, etc.
C'est le premier recueil de haikus que je lis de ma vie, donc j'ai apprécié l'introduction. J'ai été surpris de découvrir la biographie tragique de l'auteur. À cause de l'exotisme, l'image que j'ai eue jusqu'à présent des haikus se teintait de fantasmes autour de la perfection et de la rigueur japonaises. J'ai découvert que les poètes d'ailleurs sont comme les poètes d'ici, qu'entre Santoka et Baudelaire il n'y a qu'une différence de langage.
J'ai trouvé ce recueil saisissant. C'était une très bonne découverte.
Content warning : mention de problématiques de santé mentale, alcoolisme, suicide.
Lorsque Santoka était enfant, sa mère s'est suicidée. Cela a profondément bouleversé le futur poète. Durant ses études, il enchaîne les burnouts et se retrouve déscolarisé. Il se tourne vers l'alcool et à l'âge de 29 ans il est clairement accro. Son frère met fin à ses jours lorsque Santoka est âgé de 36 ans.
Il est envoyé dans un ordre monastique vers l'âge de 42 ou 43 ans pour l'aider à gérer l'alcoolisme. Moine errant mendiant, il erre sur les routes, de bar à saké en bar à saké, composant des haikus au passage. Il tente de mettre fin à ses jours vers l'âge de 53 ans. L'alcoolisme l'emporte à l'âge de 58 ans.
Il n'a pas fait que des haikus dans sa vie : il a aussi travaillé à traduire des passages de l'auteur Russe Ivan Tourgueniev.
Composer des haikus est un art très technique, adapté à la langue japonaise mais difficilement traduisible. Le japonais permet certains jeux de rythmes, des jeux de mots, il utilise des concepts, des expressions, une grammaire qui sont propres à sa famille de langues. L'équivalent français serait par exemple les contrepèteries, les quatrains, la « langue des oiseaux » ou encore, les allitérations. Rien à voir avec les haikus « français » tels que j'ai l'habitude de les voir écrits par des francophones. Par exemple, en français les haikus sont écrits sur trois lignes pour rendre visible le rythme interne des haikus japonais. D'autre part, la plupart des auteurs français de haikus que j'ai pu lire tentent de mettre une sorte d'histoire, du sens, un contexte... dans un nombre très réduit de syllabes, trop réduit pour la langue française. Cela me donne souvent une impression d'inachevé, de trop court. J'ai tenté, à une époque, de composer des haikus 5-7-5 et j'ai trouvé cette forme beaucoup trop contraignante et restreinte pour la langue française. Grâce à l'introduction de mon édition du recueil, j'ai pu en comprendre la raison.
Le haiku traditionnel est écrit en une ligne. Il contient un rythme syllabique interne qui est 5-7-5. Il décrit un événement ponctuel, contient un indicateur de saison, des rimes, et n'a pas de ponctuation.
Santoka faisait partie d'un mouvement poétique cherchant à développer d'autres formes de haikus, avec un rythme différent (12-10, 12-12, 5-8-8...). Les thèmes abordent plutôt les subjectivités internes, il n'y a pas nécessairement de rimes, l'indicateur de saison disparaît et le poème est rédigé sur deux lignes. Il arrive même que ces haikus irréguliers emploient... de la ponctuation !
Ses haikus parlent d'instantanés de sa vie. Ce sont des instants figés, des micro-secondes contextualisées par quelques phrases. Ses thèmes récurrents sont : la solitude de l'errance, la misère, le froid, la pauvreté. Il a parfois des remarques ironiques bien placées au sujet de l'existence humaine.
Il parle de maladie, de sa recherche constante de nourriture en tant que moine mendiant. Il mentionne parfois l'ivresse à laquelle il s'abandonne lorsqu'il le peut.
Il met en lumière quelques pratiques zen de son ordre monastique comme le désherbage, la marche, la recherche constante du « meilleur endroit pour mourir », la mendicité...
Malgré la taille réduite des poèmes et la vitesse à laquelle on les lit, l'impression qu'ils laissent est mêlée de lenteur et de contemplation. Ces poèmes sont focalisés sur des mini-détails de l'existence.
Une très bonne découverte qui m'a laissé une profonde impression de mélancolie.